Le 6 juillet 2013, Julie Morin était loin de se douter qu’elle deviendrait mairesse de Lac-Mégantic quatre ans plus tard. Mais rapidement après la tragédie, elle a ressenti le désir de contribuer à la reconstruction de la communauté.

Reconstruire l’invisible

Le centre-ville de Lac-Mégantic a été rasé à la suite de la tragédie ferroviaire du 6 juillet 2013. Cinq ans plus tard, de nouveaux immeubles ont été construits sur les lieux de la tragédie, mais la mairesse Julie Morin souhaite surtout souligner la reconstruction de l’invisible.

« Les Méganticois ont besoin que les gens voient le chemin parcouru au cours des cinq dernières années. Il s’est passé énormément de choses depuis le 6 juillet 2013, mais tout n’est pas visible. Le rétablissement des citoyens, le courage des entrepreneurs et commerçants qui ont dû se relocaliser, toutes les démarches touchant le recours collectif, le temps passé à se redonner une vision et des objectifs comme collectivité, mais aussi comme individu, tout cela ne se voit pas et ne se calcule pas. Aujourd’hui, les gens arrivent en ville en regardant le nombre de bâtisses qui s’est construit, mais il y a tellement plus. Il y a aussi de la reconstruction de l’humain », explique Mme Morin.

« Les gens demandent ce qu’il reste à faire alors qu’on a besoin qu’on reconnaisse ce qui a été fait déjà », ajoute-t-elle.

Le drame a bouleversé la communauté entière et chacun des quelque 6000 Méganticois a été transformé. « Il y a une authenticité ici qu’il n’y a pas ailleurs. On sent une force. En même temps, on sent une fragilité. Les gens ont besoin d’exprimer ce qu’ils pensent. On entend dire qu’à la suite de la tragédie, il y a eu beaucoup de divorces, de fermetures d’entreprise. Mais il y a aussi des gens qui ont décidé d’avoir des bébés, qui ont choisi de se marier ou de démarrer l’entreprise dont ils avaient toujours rêvé. Tout le monde a compris qu’on avait juste une vie à vivre et qu’on aurait pu faire partie des victimes. Ça change tout dans une vie. Alors oui, quelqu’un qui est en couple avec quelqu’un qu’il n’aime plus peut décider de se séparer, mais c’est pour être vrai. Je reviens à la très grande authenticité des Méganticois », résume la mairesse précisant que ce n’est pas toujours facile de gérer des gens authentiques qui expriment haut et fort leurs besoins et leurs opinions, mais que cela fait partie de la réalité de Lac-Mégantic et que chaque ville a sa réalité et ses défis.

« On peut pas retourner en arrière, alors même si c’est pas facile tous les jours, je crois qu’on est plus grand qu’avant. Chacun poursuit sa vie. Travaille fort, élève ses enfants. C’est une vie normale, mais une vie qui a du sens », soutient Mme Morin.

« Le désir de contribuer » 

Comme pour le 11 septembre 2001, les Québécois se souviennent où ils étaient lorsqu’ils ont appris la tragédie ferroviaire du 6 juillet 2013. Julie Morin était à Granby pour la fin de semaine pour célébrer l’anniversaire de sa sœur née le 6 juillet. « J’ai appris ce qui était arrivé le matin en ouvrant la télévision. À cet instant, le temps s’est littéralement arrêté. Au départ, il y a eu du déni. Puis il y a eu la panique, car les noms de personnes recherchées étaient mentionnés. »

« Les gens de Lac-Mégantic ne se posaient pas la question : connais-tu quelqu’un? La question était : qui connais-tu parmi les victimes? Parce que tout le monde a vécu une perte dans cette tragédie », mentionne celle qui était loin de se douter que quatre ans plus tard, elle deviendrait la mairesse de cette communauté alors dévastée.

« Rapidement, dans les heures qui ont suivi le drame, le désir de contribuer est apparu. Je me suis demandé ce que je pouvais faire pour aider », note Mme Morin qui était à l’époque présidente de la Maison de la famille.

« On s’est vite rassemblé pour ouvrir les portes de l’organisme communautaire et pour offrir un répit aux parents qui avaient souvent bien d’autres choses à gérer », précise-t-elle ajoutant qu’elle s’est aussi jointe à plusieurs comités citoyens mis sur pieds pour consulter la population et développer des projets.

« Jamais je n’ai pensé que je deviendrais mairesse. J’avais aucun plan de match, mais j’ai goûté à la participation citoyenne et j’ai vu que chacun pouvait faire une différence à sa façon. J’ai aussi vu que ça prenait des jeunes et des femmes autour des tables décisionnelles, alors quand le temps des élections municipales est arrivé, je me suis aussi dit que ça prenait des jeunes et des femmes autour de la table », raconte celle qui a été conseillère municipale pendant deux ans avant d’être élue mairesse l’automne dernier.

Racines méganticoises

À la question pourquoi se lancer elle répond pourquoi pas. « Je représente, je pense, le dynamisme que mérite cette ville et je crois que les gens ont choisi cette vision d’espoir. »

Julie Morin n’est pas originaire de Lac-Mégantic, mais à son arrivée en 2010 elle a rapidement trouvé sa place au sein de la communauté. « Je suis née et j’ai grandi à Granby. Puis j’ai vécu une dizaine d’années à Québec où j’ai rencontré mon mari qui vient de Lac-Mégantic. En 2010, il est revenu pour prendre la relève de l’entreprise familiale. Je l’ai suivi et c’est la meilleure décision qu’on ait prise. En six mois ici, je me suis fait plus d’amis et un meilleur réseau social que n’importe où ailleurs avant », mentionne la jeune mairesse qui est mère de trois enfants âgés de 5 à 9 ans.

« Les deux heures qu’on ne passe pas en voiture dans le trafic, ce sont deux heures qu’on a pour s’investir dans la communauté », note celle qui croit que les Méganticois ont le devoir de se souvenir, mais aussi d’avancer.

« Dans l’histoire de la municipalité comme dans l’histoire de chaque individu, la tragédie restera importante, majeure. Chacun se reconstruit à son rythme et il faut prendre soin de chacun. L’idée est de se soutenir. On est soudé par cet événement qui nous a marqués profondément. Le 6 juillet 2013, mes racines méganticoises ont poussé. Ç’a changé ma vie et celle de tout le monde à différents niveaux. »

« Ce ne sera pas comme avant. Mais ça va être correct. Ça va bien aller », résume la mairesse.