Plusieurs producteurs québécois ont dû se résoudre à jeter leur lait puisque le camion citerne n’est pas venu le ramasser.
Plusieurs producteurs québécois ont dû se résoudre à jeter leur lait puisque le camion citerne n’est pas venu le ramasser.

Pas si simple de réduire la production de lait

Pour la première fois en quatre générations de producteur laitier, la Ferme Luc et Alex Labbé à La Patrie a dû jeter son lait cette semaine. Cette situation s’est produite à plusieurs endroits au Québec et a fait énormément réagir.

C’est que les producteurs laitiers ont perdu d’un seul coup 35 % de leur marché avec la fermeture de plusieurs hôtels, bars et restaurants. On se retrouve donc avec d’importants surplus et ce n’est pas tout le lait qui peut être transformé en beurre ou en fromage, par exemple. On demande donc aux producteurs laitiers de réduire leur production en tarissant de façon prématurée les vaches ou en changeant l’alimentation des animaux, mais c’est plus facile à dire qu’à faire selon Alex Labbé qui a dû se contraindre à jeter 2000 litres de lait puisque le camion-citerne n’est jamais passé chez lui.

« Ces moyens-là prennent du temps, confirme le résident de La Patrie. La vache qui est en production de lait sort entre 30 et 50 litres de lait par jour. D’amener ça à des niveaux plus bas, ça peut prendre facilement une semaine. Et ce n’est pas nécessairement bon pour l’animal non plus. Et après ça, s’il faut repartir parce que le marché va bien, l’animal va avoir de la difficulté à reprendre sa productivité. La valve ne s’ouvre pas aussi facilement. »

M. Labbé recevra quand même une rémunération pour le lait qu’il a jeté puisque les pertes sont épongées par l’ensemble des producteurs. Mais de diminuer sa production reviendrait à diminuer sa paie.

« C’est pour cela que les gens font du lait quand même, explique-t-il. On ne sait pas quand on va être obligé de le jeter. On n’est pas pour se dire qu’on ne fait pas de lait, parce que si le camion vient et qu’il ramasse ton réservoir et qu’il est seulement aux trois quarts, bien tu vas avoir seulement le trois quarts de ta paie. »

François Bourassa, président de l’UPA-Estrie, confirme que de changer l’alimentation des animaux pour réduire la production de lait est une solution de dernier recours.

« Tu ne peux pas faire ça longtemps parce qu’il va y avoir des effets sur ta vache, lance-t-il. Elle va perdre du poids. En plus, le volume de lait va diminuer, mais le taux de gras va augmenter. »

« Pas un kilo de plus »

François Bourassa confirme que la paie des producteurs pourrait être réduite de 5 ou 6 % au mois de mai en raison de la baisse de production. 

« La Fédération nous a demandé de réduire notre production parce que des millions de litres de lait ont été jetés cette semaine parce que les transformateurs ne peuvent pas les transformer. On a la possibilité de produire plus que notre quota journalier habituellement, car on a des marges. Mais les marges pour le mois d’avril sont à zéro. Tous les producteurs du Canada ne doivent donc produire que leur quota et pas un kilo de plus. »

« C’est sûr qu’on va peut-être essuyer une petite perte, mais il faut vivre avec, souligne Alex Labbé qui compte 40 vaches laitières. On ne vit pas dans la peur qu’on n’arrivera pas à payer les factures. »

Consommation personnelle

Il est strictement interdit au Canada de vendre ou de donner du lait qui n’a pas été pasteurisé. Les producteurs laitiers, mis à part les très rares qui ont l’équipement pour pasteuriser leur lait, ne peuvent donc pas réutiliser le lait d’une autre façon. Il peut être transformé en fromage, mais le fromage fait à la ferme, ou le lait bu directement du réservoir, ne peut servir qu’à la consommation personnelle du producteur. 

Alex Labbé ne peut donc pas donner son lait. C’est pourquoi il s’est résolu à le jeter.

« Si je fais ça, je peux avoir des conséquences sévères et même peut-être perdre mon droit de production, lance-t-il. Le meilleur moyen pour nous aider, c’est de consommer plus de produits laitiers et d’en intégrer dans la cuisine. On est tous confinés à la maison, faites-vous de la bonne bouffe ! »

Alex Labbé interpelle aussi les détaillants qui limitent le nombre de produits laitiers que les gens peuvent acheter. Il s’agit selon lui d’une pratique qui nuit énormément à l’industrie puisqu’elle limite l’inventaire qui peut être écoulé alors que le Québec produit suffisamment de lait.