Pierrette Desrosiers, psychologue spécialisée en milieu agricole, a perdu son frère, décédé sur la ferme à l’âge de 13 ans.

Le danger ne prend pas de vacances à la ferme

Alors que la saison de l’agriculture tire à sa fin, les accidents se multiplient sur les fermes. En attendant le début du temps froid, les agriculteurs y vont d’un dernier effort en vue du changement de saison.

Selon la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail (CNESST), entre 2012 et 2016, 262 personnes se sont blessées en Estrie dans le milieu agricole. Au Québec, ce chiffre grimpe à 4805.
De plus, ce chiffre pourrait être revu à la hausse. En effet, selon la communicatrice régionale à la CNESST, Julie Fournier, seulement 11 000 fermes sont inscrites auprès de l’organisme. Le Québec compte près de 30 000 entreprises agricoles.
Les façons de se blesser sont nombreuses, selon elle. «Les principaux risques sont liés à la machinerie agricole, aux émanations de gaz toxiques dans les silos et les autres espaces clos, l’ensevelissement dans les silos à grains, l’utilisation d’un tracteur, les chutes, le bruit, les vibrations, l’exposition aux produits toxiques, ainsi que les risques électriques», a écrit Mme Fournier par courriel, suite à une demande de La Tribune.
Dette de sommeil
Outre les mille et une façons de se blesser au travail, les agriculteurs manquent généralement de sommeil, selon la psychologue spécialisée en milieu agricole, Pierrette Desrosiers. Cela augmente de façon significative le risque d’accident.
«Certains agriculteurs vont passer 24 ou 36 h sans dormir. Ces gens-là accumulent des dettes de sommeil. Quand les gens sont fatigués, leur jugement est altéré. 17 h sans dormir équivaut à un taux d’alcoolémie de 0,05 en capacité physique et mentale. Après 24 h sans sommeil, on atteint l’équivalent 0,10», certifie Mme Desrosiers.
«La fatigue et le stress viennent mettre un filtre sur la capacité à juger et à évaluer, ajoute Mme Desrosiers. Notre radar baisse. On perd nos réflexes et l’on perd aussi nos fonctions cognitives», explique-t-elle. Selon elle, les agriculteurs peuvent se vanter de travailler un nombre élevé d’heures et de sauter des repas.
Par contre, personne ne peut gérer sa fatigue de la même façon. «Le facteur humain est très important. On n’est pas tous égaux devant la fatigue. Si les agriculteurs vivent déjà du stress de manière chronique, s’ils ont déjà une dette de sommeil, ils ne réagiront pas pareil. Ils vont sous-estimer les dangers», analyse-t-elle.
En plus des facteurs humains, les nombreuses technologies ne sont pas de bonnes choses, selon Mme Desrosiers. «Je lance une alerte sur les dangers de la technologie. Les jeunes envoient des textos lorsqu’ils travaillent. Des patrons me disent que leurs employés sont toujours sur leur cellulaire pendant qu’ils travaillent. Je trouve qu’il n’y a pas assez de sensibilisation», commente-t-elle.
Les robots ne sont pas meilleurs, selon elle. «Les gens me disent qu’ils se font réveiller par leur cellulaire la nuit, parce que leur robot les appelle. Il y a quarante ans, lorsqu’un agriculteur avait terminé, il ne se faisait pas réveiller la nuit pour y retourner», analyse-t-elle.
Plus d’un cas
Dans les dernières semaines, plusieurs accidents de travail ont eu lieu sur différentes fermes. Lundi soir, à Waterville un homme d’une vingtaine d’années est resté coincé entre la roue d’un tracteur et une voiture à ensilage.
Le 8 août dernier, à Compton, un homme âgé de 64 ans est décédé lorsqu’il est tombé dans une fausse à purin.
Entre 2012 et 2016, selon la CNESST, quatre personnes seraient décédées en Estrie après avoir subi un accident de travail en milieu agricole. Avec l’incident à Compton il y a quelques semaines, le chiffre grimpe à cinq.

«On connait toutes les normes, mais à force de travailler, on se surveille moins. Le danger commence lorsqu’on a moins peur», raconte Jacques Masson, qui oeuvre dans le domaine de l’agriculture depuis 42 ans.

« C’est un métier plus stressant que la moyenne »

En agriculture, les dangers sont multiples. Que ce soit de semer, récolter ou entretenir la terre et les bâtiments, les risques sont nombreux pour les agriculteurs, qui doivent être experts en tout. Par contre, le danger commence lorsque la crainte s’estompe.
Jacques Masson, qui œuvre dans le domaine de l’agriculture depuis plus de 42 ans, a été victime d’accidents de travail à plusieurs reprises. «Le métier est dangereux, car on touche à tout. On fait de l’électricité, on s’occupe des bâtiments et on s’occupe des animaux. On connait toutes les normes, mais à force de travailler, on se surveille moins. Le danger commence lorsqu’on a moins peur», note l’homme de 67 ans.
Le dernier incident remonte à l’hiver dernier. Celui-ci a chuté dans son étable. «J’ai vacciné une vache qui était debout, explique-t-il. Elle a fait le saut. Elle m’a frappé et je me suis enfargé. Je suis tombé sur le plancher de ciment et j’ai perdu connaissance», explique l’homme d’expérience.
Certains accidents auraient pu être plus graves. Par exemple, lorsque le gaz envahit les silos, il est très dangereux d’y entrer. «Quand c’est sec, l’azote forme un gaz dangereux dans les silos. Le gaz n’a pas de couleur et n’a presque pas d’odeur, raconte M. Masson. Je me suis déjà fait prendre. Quand je suis allé dans le silo, j’ai senti une odeur particulière. Quand je me suis rendu compte que quelque chose n’allait pas, je suis descendu. J’ai perdu connaissance en bas.»
D’autres accidents pourraient survenir, selon lui, si la nouvelle génération d’agriculteurs continue à utiliser leur cellulaire en travaillant.
Des heures et des heures
De plus, les nombreuses heures travaillées sur la ferme sont exigeantes, selon M. Masson. «Ce n’est pas fait pour tout le monde. Il faut être élevé là-dedans. Quelqu’un qui n’a pas été élevé sur une ferme et qui s’en achète une, ça ne fonctionnera pas», affirme-t-il.
M. Masson travaille plus d’une douzaine d’heures, sept jours sur sept. «Je n’ai pas pris de vacances depuis 2010!, s’exclame-t-il. Je ne compte pas mes heures. Mon moral reste bon.»
Le stress est très présent chez les agriculteurs, qui dépendent tous de Dame Nature. «Il faut semer très vite au printemps. Tout de suite après, c’est les foins. Après, on doit soigner les animaux. On travaille avec du vivant. En plus, on ne sait jamais combien on va être payés. Ça peut varier entre 8 000 et 10 000$ par mois. C’est un métier plus stressant que la moyenne», explique M. Masson.