Des données du ministère de la Famille montrent qu’une grande partie de l’Estrie est en déficit de places en service de garde.

85 responsables de moins depuis deux ans dans les services de garde de l'Estrie

Quatre-vingt-cinq responsables de services de garde (RSG) ont fermé leurs portes depuis deux ans, selon le Regroupement des centres de la petite enfance des Cantons-de-l’Est (RCPECE). Des données du ministère de la Famille montrent pour leur part qu’une grande partie de l’Estrie est en déficit de places.

En plus de la fermeture de ces milieux familiaux (régis), il est difficile de trouver de nouvelles requérantes, selon Lucie Therriault, directrice générale du RCPECE. 

« Les bureaux coordonnateurs travaillent fort pour faire la promotion. On est en train de travailler sur un plan d’action et un plan de promotion. » 

Lucie Therriault estime qu’il faut s’activer tant au plan provincial que local pour redorer cette profession, qui ne se résume pas qu’à « garder des enfants ».  

Les raisons qui expliquent ces fermetures sont multiples, explique Mme Therriault. 

« Il y en a qui ferment pour la retraite, d’autres pour faire autre chose. Ce qu’on voit aussi, ce n’est pas une majorité, mais ce sont des gens qui vont fermer leur milieu familial et qui vont travailler en CPE. » 

« Ce n’est pas toujours facile de travailler à son compte. Des fois, certains ont le goût de faire autre chose ou l’ont fait le temps que leurs enfants étaient jeunes, parce que cela leur permettait d’être avec eux », énumère Mme Therriault, en citant le projet de loi 143 (la Loi visant à améliorer la qualité éducative et à favoriser le développement harmonieux des services de garde éducatifs à l’enfance)


« Ce n’est pas toujours facile de travailler à son compte. Des fois, certains ont le goût de faire autre chose ou l’ont fait le temps que leurs enfants étaient jeunes, parce que cela leur permettait d’être avec eux. »
Lucie Therriault, directrice générale du RCPECE
La directrice générale du Regroupement des centres de la petite enfance des Cantons-de-l’Est (RCPCE), Lucie Therriault : « Quand on pense aux milieux plus ruraux, hors Sherbrooke, ils ont besoin des milieux familiaux. Il n’y a pas de CPE à tous les coins de rue; le milieu familial, dans un petit village, il a son importance. »

L’Estrie en déficit de places

Conséquence de ces fermetures : les places pour les parents sont beaucoup moins disponibles.

« Pour un bureau coordonnateur, s’il a un permis de 150 places et qu’il y a six ou dix RSG qui ne sont pas là, ça fait plusieurs places qui ne sont pas comblées et pour lesquelles on n’offre pas de service. Le gouvernement est au fait de ça. Quand on pense aux milieux plus ruraux, hors Sherbrooke, ils ont besoin des milieux familiaux. Il n’y a pas de CPE à tous les coins de rue; le milieu familial, dans un petit village, il a son importance. » 

Actuellement, les neuf bureaux coordonnateurs de la région estrienne regroupent 598 RSG. On compte 4355 places au permis pour l’ensemble de ces bureaux.

Le RCPECE regroupe 46 CPE sur son territoire; on parle d’environ 8583 enfants en milieu familial et en installation. 

Le ministère de la Famille a dévoilé des estimations sur l’offre et la demande de place en services de garde régis. Le nombre de places accessibles pour les enfants est en déficit à plusieurs endroits en Estrie. 

C’est le cas notamment de Sherbrooke, de la MRC du Haut-Saint-François, de la MRC de Coaticook, du Val-Saint-François et de Memphrémagog. Les taux de couverture sont en équilibre pour les MRC du Granit et des Sources.  

Cependant, avec les projets en voie de se réaliser, les MRC du Granit et des Sources pourraient se retrouver en surplus en 2022, selon les projections de Québec, tandis que le taux de couverture se retrouverait en équilibre pour une partie de Sherbrooke.


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 Des fermetures aux multiples raisons

Les raisons qui poussent les éducateurs à fermer leurs portes sont nombreuses. Pour Benoit Bouthot, c’est le fait de ne plus pouvoir se faire remplacer dans son service de garde qui l’a incité à fermer après trois ans.

Le travail qu’il aimait lui assurait une belle conciliation travail-famille, un avantage qu’il a perdu avec la nouvelle disposition de la Loi visant à améliorer la qualité éducative et à favoriser le développement harmonieux des services de garde éducatifs à l’enfance (mieux connu sous le nom de loi 143). Terminée, la possibilité de se faire remplacer... à moins d’une extrême urgence. 

Cette modification qui a été apportée à la Loi touche les milieux familiaux privés seulement.

« J’étais parti pour faire ce travail plus longtemps que ça », lance-t-il en soulignant l’importance d’être auprès de ses filles, notamment lors des sorties scolaires. 

Or, il ne pouvait plus profiter de cette conciliation travail-famille sans mettre tous ses parents dans le pétrin. 

Ce dernier travaille maintenant comme technicien en service de garde dans une école primaire. 

De nombreux irritants 

L’éducatrice Andréanne Pellerin n’a pas l’intention de fermer ses portes à court terme, mais elle s’interroge à long terme : quels seront les impacts des dispositions de la Loi, comme le fait de ne plus pouvoir se faire remplacer sauf en cas d’extrême urgence? Quel sera l’impact sur sa viabilité à long terme si elle doit s’absenter sans pouvoir compter sur un remplaçant? Comment réagiront ses parents-utilisateurs s’ils se retrouvent dans l’embarras? « Chaque fois qu’il y aura un souci, ça va les mettre dans le pétrin », s’inquiète-t-elle. 

Auparavant, elle pouvait se tourner vers quelqu’un en qui elle avait confiance pour faire fonctionner son service si elle devait s’absenter. « Habituellement, on a un ou deux remplaçants qui vont venir. Maintenant, on doit fermer. Je dois appeler les parents le matin même. »

Initialement, le projet de loi 143 avait notamment pour but de renforcer la sécurité des enfants. Andréanne Pellerin n’a rien contre la question des ratios, par exemple. Les nouvelles règles stipulent qu’un éducateur peut avoir six enfants, mais les enfants des éducateurs sont maintenant inclus dans ce ratio, ce qui n’était pas le cas auparavant. Une éducatrice qui a trois enfants peut donc se retrouver avec seulement trois enfants lui permettant de toucher un revenu. 

L’appellation de ces travailleurs fait aussi sourciller les principaux intéressés.

« On ne peut plus se qualifier de RSG. On est (maintenant) des personnes non reconnues », note Mme Pellerin. « On n’a aucune reconnaissance », déplore M. Bouthot, en soulignant qu’il avait toutefois celle de ses « familles extraordinaires ». 

Parmi les irritants soulevés au sujet de la Loi, Andréanne Pellerin cite la divulgation d’informations personnelles dans des documents remis aux parents. Elle précise qu’elle n’est pas contre l’idée de produire certains documents, mais se questionne sur le fait que les parents se retrouvent avec des informations comme son numéro de permis de conduire ou d’assurance-maladie. 

Benoit Bouthot s’interroge aussi sur l’obligation de recevoir une formation du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) pour la manipulation de nourriture. « Il y a un chapitre au complet sur les sushis! » lance-t-il. 

Longues heures et tâches connexes 

Julie a eu son propre service de garde pendant près de vingt ans. La responsable de service de garde était accréditée depuis 2005. Elle a fermé son service pour des raisons familiales : elle effectue actuellement un remplacement dans un centre de la petite enfance. 

La mère de famille a un garçon de 7 ans présentant un trouble du spectre de l’autisme. 

« Avec la désinfection, le ménage, l’organisation des activités et les papiers que l’on remplit, la formation, à un moment donné, je n’y arrivais plus! (...) Entre le centre de réadaptation, la garderie, ce n’était pas toujours évident », lance la mère de trois enfants, qui offrait ses services de 7 h 30 à 17 h 

Après avoir fermé son service, elle a pris un temps d’arrêt et s’est ensuite déniché un emploi (un remplacement) dans un CPE. Travailler dans une installation lui permet notamment de réduire le nombre d’heures travaillées par semaine. « Je voulais continuer à travailler auprès des enfants. Je voulais diminuer le nombre d’heures », dit-elle en ajoutant qu’elle devait travailler minimalement 50 heures lorsqu’elle avait son service. Julie apprécie aussi, en CPE, le fait d’avoir des collègues avec qui partager son quotidien. « Je trouvais ça difficile de ne pas pouvoir partager avec des collègues... »