Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Malgré les manifestations d’appui à son adversaire politique Alexeï Navalny au cours des dernières semaines, le président Vladimir Poutine demeure très populaire auprès du peuple russe, plus de 20 ans après son arrivée au pouvoir. 
Malgré les manifestations d’appui à son adversaire politique Alexeï Navalny au cours des dernières semaines, le président Vladimir Poutine demeure très populaire auprès du peuple russe, plus de 20 ans après son arrivée au pouvoir. 

Est-ce la fin de l'ère Poutine?

Serge Denis
Serge Denis
La Tribune
Article réservé aux abonnés
L’arrestation et la condamnation rapide d’Alexeï Navalny au début du mois ont entraîné des manifestations importantes et durement réprimées en Russie, en appui au chef du parti Russie du futur, qui a échappé de peu à un complot pour l’assassiner en août 2020. Ces soulèvements commandés par cet adversaire acharné du président Vladimir Poutine pouvaient laisser croire que le régime actuel vacille, après plus de vingt ans au pouvoir, en incluant les quatre ans à la présidence de Dmitri Medvedev, l’allié de Poutine. 

Or il ne s’agit que d’une secousse parmi d’autres, estime Pierre Binette, professeur à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke et spécialiste de la Russie. La raison : la popularité du président Poutine demeure extrêmement élevée malgré les difficultés économiques des dernières années. S’il doit y avoir un retour à une plus grande démocratie dans ce pays ingouvernable, « il est fort probable que les changements significatifs viendront de l’intérieur même du régime », estime-t-il

Q  Doit-on considérer Alexeï Navalny comme un véritable réformiste?

R C’est clairement un opposant politique à Vladimir Poutine depuis plusieurs années. Il a dénoncé son autoritarisme à de nombreuses reprises et le manque de démocratie en Russie. Actuellement, il est très difficile de contester le pouvoir de Poutine. Navalny a réalisé quelques reportages, dont un qui a fait beaucoup de bruit à propos de la fortune de Dmitri Medvedev, l’ancien premier ministre de Poutine et celui qui lui a assuré l’intérim entre ses deux séries de mandats à la présidence.

Q  L’opposition entre MM Poutine et Navalny semble plus personnelle qu’idéologique. Au-delà de la lutte à la corruption, que propose M. Navalny?

C’est là que les choses ne sont pas très claires. Oui, M. Navalny est un militant anticorruption, comme la plupart des opposants dans le passé, parce que le régime est traditionnellement assez corrompu, même à l’époque soviétique. C’est pour ça que les opposants, peu importe qu’ils soient de droite ou de gauche, ciblent presque toujours la lutte à la corruption et le déficit démocratique comme principaux chevaux de bataille. 

Au départ, M. Navalny est plutôt occidentaliste, en ce sens qu’il préconise un rapprochement avec l’Union européenne et les pays occidentaux. Il suggère même que la Russie se joigne à l’OTAN. En même temps, il a participé à plusieurs forums ou manifestations proches de l’extrême droite, qui a émergé de nombreux pays de l’ancien bloc communiste, comme en Hongrie, où ces groupes s’opposent fermement à l’immigration, en particulier celle en provenance de l’Asie centrale. 

Q  N’a-t-il pas lui-même été soupçonné de corruption? 

R Le pouvoir russe l’a épinglé à plusieurs reprises, notamment pour deux scandales où on l’a accusé de détournement de fonds, une première fois avec une entreprise forestière et, plus récemment, avec la compagnie française Yves Rocher. 

Mais il faut faire attention quand des accusations sont portées en Russie. Il faut savoir que la résistance qu’il mène contre le pouvoir russe nécessite des fonds. Maintenant, comment a-t-il obtenu ces fonds? Il y a certainement matière à enquêter. En revanche, le système de justice russe étant ce qu’il est, il est assez facile de présenter toutes sortes de preuves plus ou moins fondées. 

Je ne crois pas qu’il soit blanc comme neige. Il a possiblement des contacts avec l’étranger mal perçus dans le contexte russe. 

Q  Il a étudié à l’Université Yale, aux États-Unis, et y a maintenu certains contacts. Est-ce une bonne carte de visite quand on aspire au pouvoir en Russie?

R On l’accuse d’avoir reçu des fonds d’organisations américaines. Ce n’est rien de nouveau tout ça. Ça fait plusieurs années que Vladimir Poutine maintient sa popularité malgré des difficultés économiques très importantes en Russie. Il pratique un nationalisme économique avec une écoute vigilante de la scène internationale. Il se présente comme un rempart à ce qu’on peut qualifier d’impérialisme culturel et politique de l’Occident. Il va donc se chercher des appuis principalement dans le monde arabe, notamment auprès des pays de l’Organisation de la coopération islamique, qui partagent les mêmes inquiétudes sur les prétentions occidentales.

Dans un contexte de rapports de forces, M. Poutine réfléchit toujours en termes d’organisation. C’est un homme intelligent, rationnel et stratégique. À ce réalisme politique, il a ajouté une dimension que j’appellerais civilationniste, en ce sens qu’il s’est donné le mandat de protéger certaines civilisations contre l’impérialisme occidental. D’où ce discours d’opposition à l’ingérence extérieure, dont M. Navalny est présenté comme un exemple parfait. 

Q  Avec les résultats d’élections depuis son arrivée au pouvoir, en 2000, peut-on croire qu’elles sont menées de façon honnête?

R Il faut faire attention à l’impression que les résultats électoraux peuvent laisser. Vladimir Poutine est vraiment très populaire là-bas. Il n’est pas nécessaire qu’il truque les élections pour l’emporter avec d’immenses majorités. En fait, le déficit démocratique en Russie ne tient pas à la possibilité de voter, ni du contrôle des organisations politiques ou de la presse, mais bien de la législation qui exclut des membres intéressants, dont Navalny. 

Encore aujourd’hui, même s’il est en perte de vitesse de manière assez importante, principalement en raison de la crise économique, Poutine demeure extrêmement populaire.

Pierre Binette est spécialiste de la politique étrangère de la Russie, des théories et pratiques de la négociation, des processus de négociation au sein des organismes multilatéraux, des approches et outils pédagogiques pour la formation en négociation et des relations internationales. 

Q  Poutine est quand même parvenu à améliorer sensiblement le niveau de vie des Russes depuis 2000, non?

R Effectivement, il a réussi à juguler la crise économique qui a secoué le pays à la suite de l’éclatement de l’Union soviétique en 1991. Il a ramené l’inflation à des niveaux raisonnables après des sommets autour de 2000 pour cent. Il a surtout été bien servi par les hausses fulgurantes des prix du pétrole et du gaz sur le marché international. Depuis que les hydrocarbures sont repartis vers le bas, il fait face à de nouvelles difficultés économiques en raison de la baisse des exportations vers l’Europe. Malgré les années de prospérité, l’économie russe repose encore sur l’exploitation de ressources naturelles toujours dépendante des fluctuations. 

Q  Une nouvelle élection à la présidence est prévue l’an prochain. Poutine pourrait-il être tenté de se représenter, même s’il écoule un second mandat consécutif?

La réforme constitutionnelle qu’il a fait adopter par référendum l’an dernier lui permet de se représenter à la présidence puisqu’elle a remis le cadran à zéro. Est-ce qu’il le fera? Ce serait téméraire d’affirmer que non. Mais on sait une chose, c’est qu’il est de moins en moins présent dans l’organisation du pouvoir russe. De plus en plus, il se réfugie dans son domaine du Caucase et on le retrouve rarement dans ses bureaux à Moscou. Il s’éloigne peu à peu du centre du pouvoir. On peut penser qu’il se représentera pour un autre mandat, mais j’ai l’impression que ce serait essentiellement pour préparer la relève. 

Q  Est-ce que les nostalgiques de l’ère Staline se retrouvent dans la personnalité autoritaire et la persistance de Poutine?

Disons qu’après l’ère soviétique, il y a eu quelques leaders assez désorganisés qui ne sont pas parvenus à redresser le pays. Poutine s’est imposé en se présentant comme l’homme fort capable d’aller se battre contre les islamistes tchétchènes. 

Quand il est arrivé au pouvoir, il était essentiellement soutenu par le clan de Saint- Petersburg, dont il est originaire. Il avait aussi quelques alliés à Moscou, aux services secrets notamment. Mais il a réussi à élargir considérablement sa base pour créer un système de pouvoir qui résiste aux pressions sans qu’il soit lui-même toujours au front. 

Q  On a quand même vu plusieurs réformistes prendre le pouvoir avec des projets d’ouverture à la démocratie avant de se replier à la manière de Poutine. 

Il faut admettre que la Russie est un pays extrêmement difficile à gouverner. C’est à peu près impossible que des décisions prises à Moscou conviennent à l’ensemble des gouverneurs régionaux, dont plusieurs sont de petits dictateurs encore plus intransigeants que Poutine. Ceux qui pensent que le Canada est multiculturel devraient jeter un coup d’œil sur la Russie. On y retrouve un nombre incroyable de cultures, de langues et de religions, et ça prend une poigne de fer pour les rassembler. 

Q  Est-ce que les Russes sont condamnés à vivre dans un État semi-totalitaire?

Je ne crois pas. On constate quand même plusieurs améliorations depuis une cinquantaine d’années. Surtout du côté des libertés politiques, dans la mesure où l’économie suit. Poutine a soulevé plusieurs espoirs, notamment lors de son arrivée au pouvoir. On a tendance à l’oublier, mais après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, la Russie a appuyé fermement la lutte au terrorisme islamiste, notamment en Afghanistan.

Q  Il faut beaucoup de cougrage pour manifester en Russie en raison de la répression policière. Est-ce que ces prises de parole donnent des résultats?

R Les manifestations viennent la plupart du temps du prolétariat, mais les changements sont effectués par le haut de la hiérarchie. C’est quand même Gorbatchev qui a mené les transformations, ce n’est pas le peuple.   

C’est pour ça que je me dis qu’il est fort probable que les changements significatifs viendront de l’intérieur même du régime. Boris Elstine était considéré comme un dur à l’époque de l’Union soviétique, c’est devenu un réformateur. On peut penser que la voie de la transformation proviendra de la succession de Poutine.  

Et il ne faut pas croire que les manifestations dans les rues n’ont aucune influence sur le pouvoir, même si elles sont réprimées. Les dirigeants observent ce qui se passe. En fait, il n’y a aucun régime dans le monde qui soit insensible à l’humeur de la population.