Manon Masse et Gabriel Nadeau-Dubois, de Québec solidaire, à un rassemblement populaire, le 23 août dernier

Quel parti serait le plus «progressiste»?

ANALYSE / MONTRÉAL — May Chiu, une avocate spécialisée en droit de la famille et en droits de la personne, s’est déjà portée candidate à des élections provinciales sous la bannière de Québec solidaire, la formation qui se targue d’être la plus écologiste, la plus à gauche et la plus socialement responsable des quatre principaux partis.

Mais en politique québécoise, les étiquettes peuvent être trompeuses — et ironiques — comme dit l’avoir constaté Mme Chiu.

En 2008, May Chiu a terminé troisième dans la circonscription montréalaise d’Outremont. Elle a ensuite décidé d’abandonner le parti, mais pas parce qu’elle avait perdu ses élections.

C’est plutôt en raison, notamment, de l’engagement pris par Québec solidaire (QS) d’adopter une loi qui interdirait aux femmes musulmanes portant le hijab ou aux hommes sikhs portant le turban d’occuper certaines positions d’autorité comme celles de juge et de policier.

De plus, si les circonstances l’exigent, Québec solidaire dit être prêt à maintenir sa loi en vigueur en se tournant vers l’article 33 de la Charte canadienne des droits et libertés, connue aussi comme la clause de dérogation, qui permet aux gouvernements de déroger à certains droits.

Paradoxalement, cette position vient du même parti qui a interrompu son congrès en 2017 en raison d’un mini scandale créé par le fait qu’on serve du houmous israélien pendant le repas.

Selon un reportage de Radio-Canada sur la controverse, le plat provenant d’un pays qui «persécute les Palestiniens» a été rapidement retiré et offert à un organisme de bienfaisance.

Indépendamment de leur idéologie, les partis politiques du Québec subissent d’importantes pressions pour se prononcer sur l’enjeu de la laïcité de l’État.

Pour May Chiu, la position de Québec solidaire est intenable.

«Économiquement, socialement et écologiquement, QS a la meilleure plateforme selon mes principes et mes valeurs, affirme-t-elle. Mais je ne peux pas voter pour un parti qui dit qu’il va utiliser [l’article 33] sur cet enjeu.»

«Le problème, c’est que lorsque vous commencez à discriminer un groupe, la porte est ouverte à la discrimination contre n’importe quel autre groupe.»

En entrevue à La Presse canadienne, Gabriel Nadeau-Dubois, co-porte-parole de Québec solidaire, a expliqué que son parti n’invoquerait la clause dérogatoire que si la Cour d’appel du Québec confirme sa future loi sur la laïcité, mais que la Cour suprême du Canada la rejette.

«Notre position n’est pas parfaite, reconnaît M. Nadeau-Dubois. Mais elle a le mérite d’être un compromis.»

Il fait d’ailleurs remarquer que son parti est le seul à compter une candidate musulmane portant le hijab.

Les libéraux progressistes

Curieusement, ce sont les libéraux — le parti du statu quo qui entretient des liens étroits avec le secteur privé et qui a sévèrement coupé dans l’éducation et la santé afin d’équilibrer le budget et de rembourser la dette — qui se démarquent comme étant progressistes sous plusieurs aspects.

André Gagné, chercheur numérique à l’Institut montréalais d’études sur le génocide et les droits de la personne, estime que les libéraux sont les plus «progressistes» en matière d’immigration, de diversité, d’accueil de réfugiés et de liberté de religion. Selon M. Gagné, ils se distinguent particulièrement quand on les compare à leurs adversaires de la Coalition avenir Québec et du Parti québécois.

«C’est assez ironique», observe M. Gagné, qui est également professeur agrégé à l’Université Concordia.

Ce sont les libéraux qui souhaitaient porter le nombre de nouveaux arrivants à 60 000 par année comparativement à leur nombre actuel de 50 000 et qui comptaient organiser une consultation publique sur la discrimination et le racisme systémique dans la province.

Mais à l’approche des élections, le parti a reculé sur ces deux propositions à la suite de critiques répétées de la part du PQ et de la CAQ, qui soutiennent tous deux qu’il n’y a pas de racisme systémique au Québec.

Le Parti libéral du Québec, au pouvoir depuis 2003 à l’exception d’un gouvernement minoritaire péquiste entre 2012 et 2014, semble avoir la faveur des jeunes électeurs de 18 à 34 ans.

Un récent sondage Léger, réalisé pour The Gazette et Le Devoir, indique que 35 % des jeunes électeurs appuieraient le PLQ — contre 26 pour cent pour la CAQ, 16 % pour le PQ et 8 % pour QS.

Le soutien des jeunes s’expliquerait par plusieurs facteurs, d’après André Gagné, dont le fédéralisme ferme du PLQ, par opposition au souverainisme prôné par le PQ et QS.

Mais leurs positions favorables à l’immigration, aux réfugiés et à la liberté de religion seraient aussi un puissant argument, estime le chercheur.

Chiu contre les libéraux

Tandis que May Chiu dit ne plus pouvoir appuyer Québec solidaire, elle se bat activement en cour contre les libéraux au sujet de la loi dite «de neutralité religieuse» adoptée par le gouvernement en 2017.

L’avocate représente une organisation de femmes opposée à la loi 62, qui interdit à quiconque de recevoir ou de donner un service public avec le visage couvert.

Les tribunaux ont suspendu l’application de cette loi à deux reprises jusqu’à ce qu’elle soit révisée en raison du «préjudice irréparable» qu’elle causerait aux femmes musulmanes.

Si May Chiu considère la loi libérale contraignante, elle estime que les propositions du PQ, de la CAQ ou de QS en matière de laïcité s’avéreraient encore bien pires.

La confusion et l’ironie qui caractérisent le paysage politique québécois ont fait d’elle une orpheline politique.

«Les politiques économiques [des libéraux] ont causé du tort à tellement de gens — et elles ont surtout fait mal aux minorités racialisées, analyse Mme Chiu. Et en tant que personne racialisée, je ne sais pas à qui devrait aller mon vote [le 1er octobre].»