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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Édith Blais raconte ses 450 jours de captivité au Mali dans son livre <em>Le sablier</em>.
Édith Blais raconte ses 450 jours de captivité au Mali dans son livre <em>Le sablier</em>.

Édith Blais : le refus de la peur

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CHRONIQUE / La Sherbrookoise Édith Blais et son ami italien Luca Tachetto ont été enlevés par des djihadistes en décembre 2018. Elle a été leur prisonnière pendant 450 jours, une histoire inimaginable qu’elle raconte dans son livre Le sablier

Édith, c’est aussi ma cousine.

À un moment pendant ce qui était en théorie une entrevue, Édith me raconte qu’elle remarque bien que les gens ont envie de lui parler lorsqu’elle croise leur chemin, qu’ils ont envie de lui poser plein de questions, mais qu’ils sont aussi gênés de le faire. Je devais ressembler à ces gens, même si ce n’était pas notre première discussion sur son épreuve.

Une partie de moi aurait envie de tout savoir de son histoire, de jaser de plein de situations et d’événements qu’elle raconte dans son livre — et de bien des choses qui ne sont pas dans son livre non plus —, mais j’ai moi aussi cette gêne. Il y a cette peur de refaire vivre des émotions à ma cousine, de remuer le brasier, mais en fait, la personne à qui je parle est solide devant moi. La vérité, c’est que j’ai peur de mes propres émotions. C’est moi que ça remue.

Presque tout le monde veut lui demander si elle a été maltraitée pendant sa captivité. Lorsqu’elle répond « non », elle voit souvent les larmes monter dans leurs yeux. « Les gens sont gentils, ils sont inquiets, ils veulent savoir si je vais bien. »

C’est un « non » évidemment relatif. Elle n’a pas été battue ni agressée, mais ce qu’elle a vécu demeure un cauchemar d’une énorme violence, un traitement inhumain et profondément marquant. Personne ne devrait jamais subir ça.

« Je réfléchis beaucoup en écrivant, raconte-t-elle, je suis contente de l’avoir fait. Revenir sur tout ce qui s’est passé, la solitude, la violence, ça m’a aidé, j’ai fait comme un ménage, un gros ménage. » 

Écrire dans le désert

D’une certaine manière, Édith a commencé à écrire son livre afin de répondre aux nombreuses questions qu’on lui posait. « Tout le monde avait des questions et je suis meilleure avec l’écriture pour raconter », explique-t-elle. 

Il faut remonter bien avant son évasion pour retracer la genèse de son livre. Un des grands dangers lors d’une captivité est de perdre la tête. Si pendant un moment elle était prisonnière avec Luca et à un autre avec d’autres détenues, elle a aussi eu une longue période seule, cernée par des gardiens, au milieu du désert.

Selon le camp où elle était, Édith ne pouvait parfois pas bouger. Imaginez, des journées entières, dans le désert, sans pouvoir bouger. « Une journée équivaut à une semaine, précise la survivante. On le vit une journée à la fois, on ne peut pas se permettre de penser plus loin. Pour s’encourager, on se disait « Une journée de plus vers la liberté », que ce soit la libération ou la mort. »

Une des façons pour Édith de ne pas perdre la tête a été l’écriture. À l’insu des geôliers, elle écrivait des poèmes. Grâce à ses codétenues, elle a pu avoir un stylo, réussissait à trouver du papier. « Même avec un stylo, écrire dans le désert, ce n’est pas facile », lance ma cousine, suivi d’un rire. Plusieurs textes se sont perdus en route, mais elle a réussi à en ramener avec elle, cachés sous ses vêtements, au moment de sa fuite.

« J’avais mes poèmes, qui étaient ma motivation [pendant ma captivité]. L’idée d’en faire un recueil me permettait de m’accrocher à quelque chose », me dit-elle. Revenue à Sherbrooke, elle a donc commencé à les retranscrire à l’ordinateur, pour aller jusqu’au bout de ce projet qui lui a permis de tenir. Puis elle a eu cette idée d’ajouter des anecdotes entre les poèmes, des petites histoires qui permettraient de répondre aux nombreuses questions de tout le monde. Au fur et à mesure, les détails s’ajoutaient, les anecdotes s’allongeaient. Encouragée par sa sœur d’ajouter d’autres bouts de son histoire, le projet est rapidement devenu un livre de 300 pages.

Parce qu’elle sait aussi bien dessiner qu’écrire, la famille l’a encouragée à illustrer quelques scènes, pour les ajouter au livre. Elle a fini par se laisser convaincre et en a profité pour exprimer ses émotions sous différentes teintes de bleu, une couleur qui fait écho au ciel qui a été omniprésent pendant sa captivité dans le désert.


« Je réfléchis beaucoup en écrivant, raconte-t-elle, je suis contente de l’avoir fait. Revenir sur tout ce qui s’est passé, la solitude, la violence, ça m’a aidée, j’ai fait comme un ménage, un gros ménage. »
Édith Blais

Se libérer

Beaucoup de gens se demandent pourquoi Édith est allée en voyage dans ce coin du monde. On pourrait évoquer notre grand-mère qui est l’une des plus globe-trotters que je connaisse et sa mère qui est aussi une grande voyageuse. Tout ça donne envie de voyager, mais ce serait simpliste de s’arrêter à ça. C’est plus profond que ça.

Le voyage a été la clé, pour ma cousine, de briser son agoraphobie. « Quand j’étais jeune, raconte-t-elle, je faisais des crises de panique chaque fois que je sortais de chez moi. À l’époque, je ne comprenais pas pourquoi j’avais l’impression de mourir dès que je rentrais dans un resto, dans un autobus, dans une classe, dans une boutique. »

Elle n’était pas capable d’en parler aux autres. « J’étais muette comme une taupe. » Autour d’elle, les proches avaient leurs propres hypothèses sur son comportement, mais comme elles étaient fausses, leurs tentatives d’aider avaient l’effet inverse. « Je pensais virer folle, tout se passait en dedans de moi. » Elle a été capable d’en parler seulement lorsque le problème a été réglé.

Petit à petit, entre ses 14 et ses 18 ans, elle a pris le dessus. Elle prenait des marches de plus en plus loin de la maison, mais elle avait besoin de plus. À 18 ans est arrivée la proposition d’un voyage de quelques semaines. Finalement, il a duré plus d’un an et a été le premier d’une série de plusieurs longs voyages un peu partout sur la planète. « C’était l’étape finale, le grand saut à faire », croit Édith.

« Je me suis dit que je préférais mourir qu’avoir peur de vivre. » Voyager était donc une façon de s’obliger d’aller vers l’inconnu, de sortir de ses zones de confort. « Petit à petit, je suis devenue plus extravertie, je suis devenue une autre personne », dit-elle. Sa relation avec la peur a changé. Un processus qui l’a aidée à traverser ses 450 jours de captivité et qui a probablement permis de saisir l’opportunité de fuir, en mars 2020, malgré les risques d’y laisser sa peau. Ses réflexes de survie étaient déjà développés.

Édith demeure une personne réservée, ceci dit. Elle ne recherche pas du tout la visibilité qu’elle reçoit avec son histoire. Elle appréhende d’ailleurs le buzz médiatique, craintive que ça redéclenche son agoraphobie. Devenir le centre d’attention est un peu comme sa kryptonite. « Soit ça ne paraîtra pas, soit je vais paniquer. C’est la peur qui me reste, ça me déstabilise, mais ça fait partie de mon processus et si ça se passe bien, je vais être fière », affirme-t-elle avec une magnifique humilité.

Cette quête d’elle-même qui a façonné ses nombreux voyages a pris fin avec sa captivité. Elle va continuer de voyager – pas en Afrique –, mais ce ne sera plus pour se confronter. « Je me suis trouvée, là, c’est fait », s’exclame la mi-trentenaire. 

Sans rancune

Ce qui m’a le plus touché dans Le sablier est la douceur avec laquelle Édith raconte les événements. Sans diminuer la violence des actes, jamais une phrase ne semble placée comme une revanche envers ses kidnappeurs. Pas besoin de lui demander si elle leur en veut, son livre montre déjà que ce n’est pas le cas.

« Je ne dis pas qu’ils ont raison de faire ce qu’ils font, insiste Édith, mais il y a une grande tristesse derrière. » Elle rappelle la pauvreté et le manque d’éducation de ces populations, souvent endoctrinées dès le plus jeune âge. Certains de ses kidnappeurs étaient de jeunes ados. Il y a un contexte social et politique derrière cette violence.

« C’est troublant comment ils pensent faire le bien en faisant autant de mal, c’est dangereux être convaincus comme ils le sont, d’être brainwashés comme ça », souligne-t-elle avant d’ajouter que toutes les religions ont aussi leurs extrémistes qui font des choses horribles. 

À la fin, Édith écrit dans son livre : « Les hommes peuvent être cruels, mais ils peuvent aussi être bons. » Derrière cette terrible histoire, on aurait tendance à oublier toutes ces personnes qui se sont démenées pour la retrouver, elle et son compagnon de route, Luca. La solidarité entre les détenues. L’homme qui leur a sauvé la vie en les prenant sur la route dans leur fuite au péril de sa propre vie. Le refus mutuel de Luca et d’Édith de laisser l’autre derrière.

Édith cherche à faire le bien et ça transparait même dans ses pires moments. Même ses poèmes écrits pendant sa captivité témoignent ici et là de lumière et de douceur. Ma cousine n’a pas juste écrit sa bouleversante histoire, elle rend aussi hommage à toute la bonté du monde, cette profonde bonté qui lui a permis de s’en sortir. Ce qu’elle a vécu est atroce et pourtant, en refermant son livre, on se dit que la bonté peut sauver le monde.