Le producteur porcin Sébastien Pagé a dû négocier durant trois jours avec la Santé publique de l’Estrie pour ne pas que l’entièreté de ses travailleurs soit envoyée en quarantaine. Il était hors de question de laisser ses 3200 truies à elles-mêmes.
Le producteur porcin Sébastien Pagé a dû négocier durant trois jours avec la Santé publique de l’Estrie pour ne pas que l’entièreté de ses travailleurs soit envoyée en quarantaine. Il était hors de question de laisser ses 3200 truies à elles-mêmes.

Éclosion de COVID-19 : ne ferme pas une porcherie qui veut

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
Initiative de journalisme local - La Tribune
Le mois dernier, c’est la totalité des travailleurs de la ferme Équiporc, à Saint-Camille, qui a été infectée par la COVID-19. Pour le propriétaire Sébastien Pagé, qui a également contracté la maladie, le plus grand défi n’a pas été de vivre avec le virus, mais plutôt de convaincre la Santé publique qu’arrêter ses activités n’est pas une option lorsqu’on a 3200 truies sous sa garde.

« C’est beau les aides monétaires, mais c’est aussi de comprendre que les fermes, ce n’est pas une usine de boîtes de carton », exprime M. Pagé, le jour même où les gouvernements annoncent une aide de 7,5 M$ pour aider les producteurs à mieux protéger leurs travailleurs.

Le producteur a appris le 14 octobre qu’un de ses employés, qui éprouvait de légers symptômes, venait d’obtenir un résultat positif à son test de dépistage pour la COVID-19. Peu après, c’est l’ensemble de l’équipe qui recevait le même diagnostic, y compris la douzaine de travailleurs étrangers qui cohabite et covoiture chaque jour. M. Pagé était le seul négatif, mais il ne l’est pas demeuré longtemps. 

Deux travailleurs ont éventuellement présenté des symptômes plus graves comme de la fièvre, tandis que la plupart étaient asymptomatiques ou presque, raconte celui qui est également président des Éleveurs de porcs de l’Estrie. 

L’inquiétude n’a pas tardé à s’installer après la première vague de tests, alors qu’on a demandé à tous les cas positifs de se mettre en quarantaine. « Je leur ai expliqué qu’on peut rouler avec un nombre légèrement réduit de personnes, mais que c’est impensable de renvoyer tout le monde chez eux et d’arrêter la ferme. On n’est pas 17 personnes à s’occuper des cochons pour rien. On aurait beau me compenser pour mes pertes, mais je ne peux pas laisser les animaux mourir. Éthiquement ça n’aurait aucun sens. »  

M. Pagé a passé les trois journées suivantes à négocier et à établir des protocoles, comme le port du masque dans les véhicules, la désinfection des mains et la vérification des symptômes des travailleurs et à démontrer à la santé publique que ses mesures empêcheraient le virus de sortir de l’entreprise. 

Finalement, la Santé publique a accepté de considérer la ferme comme une extension du lieu de résidence de chacun, et donc comme un lieu de quarantaine. Les travailleurs migrants, qui demeurent à l’extérieur de la propriété, devaient quand même restreindre leurs déplacements à leur lieu de travail et de résidence pour éviter la propagation communautaire. 

« Mais on m’a dit qu’il ne faudrait pas que ça se reproduise une deuxième fois, parce que je n’aurais pas la chance de rester ouvert la prochaine fois. »

Réalité différente

Finalement, « la covid n’est pas sortie de la ferme », se réjouit M. Pagé au terme, alors qu’un seul de ses travailleurs est toujours considéré actif. Or, il souhaiterait que les entreprises agricoles comme la sienne soient systématiquement considérées comme des cas à part lorsqu’il est question de quarantaine, et que les producteurs n’aient pas à faire le travail de persuasion qu’il a dû faire pour continuer les activités. 

« Le problème, c’est que la loi est appliquée au sens propre. Tu as la COVID, tu fais ta quarantaine chez toi et ça finit là. La Santé publique a été très correcte avec moi et je peux comprendre que ça s’applique tant et aussi longtemps que ce n’est pas une entreprise essentielle, mais on ne peut pas demander à un producteur de ne pas aller travailler. On irait quand même. »  

Interrogé à ce sujet mardi, le ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation André Lamontagne a affirmé qu’en début de pandémie, « il y avait des gens de santé publique un peu partout sur le territoire qui ne savaient pas trop comment réagir ou réagissaient sans trop tenir compte de la réalité de toute la réalité de la chaîne de production animale. » Néanmoins, celui-ci assure qu’il existe actuellement une cellule de coopération « très très agile et très très serrée entre les transformateurs, les producteurs, la santé publique, la CNESST et toute l’équipe du MAPAQ ».

« Il y a vraiment une bonne communication pour ne pas qu’il y ait de gens qui improvisent un peu sur le territoire des mesures à prendre par rapport à une ferme ou à un transformateur », a-t-il également noté. 

Dans les consignes de l’Institut national de santé publique du Québec portant sur la COVID-19 dans les productions maraîchères et animales, on demande aux employeurs et aux travailleurs de respecter les consignes d’isolement, notamment en favorisant le télétravail, les horaires flexibles et en revoyant les tâches. On demande aussi d’« aviser les travailleurs de ne pas se présenter au travail s’ils présentent des symptômes suggestifs de la COVID-19. »

Le directeur de la santé publique de l’Estrie, le Dr Alain Poirier, explique ne pas avoir été mis au fait de négociations entre son équipe entreprise et un producteur agricole. Il assure cependant que la question de la survie animalière est toujours prise en compte dans ce genre de cas d’éclosion.