Kevin Brunet, 11 ans, et Alexandre Benoit, 23 ans, ont beaucoup de points en commun. Brillants et passionnés par l’informatique, ils voient les possibilités et les solutions, plutôt que les limites de leur condition.

Deux cannes blanches et une nouvelle amitié

« Es-tu capable de voir les étoiles le soir? » « Non, juste un ciel noir. » « Moi non plus, j’en ai jamais vu. »

La discussion entre Alexandre Benoit et Keven Brunet est marquée par une complicité instantanée. La rencontre a été organisée par la grand-mère du plus jeune, qui avait lu cet automne dans les pages de La Tribune le parcours exceptionnel du plus vieux, qui vient de terminer un baccalauréat en génie informatique avec sur son bulletin uniquement des A+. Et ce, malgré sa cécité.

« Mon petit-fils de 11 ans, Keven, est atteint de la même maladie qu’Alexandre Benoit. Il est très fort en informatique et il aimerait beaucoup le rencontrer. Ce pourrait être un mentor et un modèle pour Keven. Cela lui prouverait qu’on peut faire de grandes choses même avec un si grand handicap. »

Le souhait de Keven a été exaucé dimanche. L’élève de 6e année avait préparé une liste numérotée de questions pour Alexandre.

#1 « Qu’est-ce que tu as trouvé le plus difficile dans ton parcours? »

« Quand je ne pouvais plus me déplacer seul. Je n’ai jamais bien vu. Jeune, j’ai essayé de jouer au soccer, mais je ne voyais pas le ballon alors, ça n’allait pas bien. Mais j’étais capable de me déplacer seul, de traverser la rue, d’aller à l’école, je savais où était ma classe, ma case. Par contre, au cégep, je ne pouvais plus me déplacer. C’est ce que j’ai trouvé le plus difficile. »

Alexandre a la mémoire des espaces. Il compte ses pas entre ses lieux communs. Keven a déjà suivi son cours d’orientation et mobilité.

Atteint de l’amaurose congénitale de Leber, une maladie génétique, Alexandre a perdu la vue progressivement. Depuis 2015, il ne voit plus. Keven était jeune quand sa vue a commencé à diminuer. Il n’a pas de vue nocturne. Il peut encore lire sur papier, mais il est très lent. Il a déjà son doigté pour écrire sur son clavier. Il y a quelques mois, il est allé avec sa famille acheter une canne blanche.

Pour s’habituer avant que tout soit noir.

« La chance qu’on a est d’avoir une maladie dégénérative, donc on perd la vue progressivement. On a le temps de planifier. Dès que tu commences à avoir de la difficulté à faire quelque chose qui était simple avant, tu dois planifier une solution, un moyen de faire autrement. Il y a des gens qui deviennent aveugles du jour au lendemain. Pour eux, c’est un choc. Nous on peut prévoir », résume le nouvel ingénieur.

#4 « Est-ce que les nouvelles personnes que tu rencontrais comprenaient et t’aidaient? » « Non, ils ne comprennent pas. Tu dois leur expliquer. Mais tu trouveras une façon de le faire plus rapidement avec le temps. »

« Tu affronteras des problèmes, mais ils ont tous des solutions. Tu pourras m’écrire si, au fil du temps, tu as des questions. J’ai peut-être déjà des solutions. »

Kevin et Alexandre Benoit ont beaucoup de points en commun. Brillants et fonceurs, ils sont passionnés par l’informatique. « J’ai déjà commencé à programmer des mods », mentionne le plus jeune. « Wow! tu es plus avancé que moi à ton âge », répond le plus vieux, qui n’est pas inquiet pour l’avenir de son nouveau protégé.

#9 « As-tu été victime d’intimidation à cause de ta maladie? » « Peut-être, mais je n’y ai pas accordé d’importance. Si tu réagis pas, c’est plate pour les intimidateurs. Tu peux aussi essayer l’autodérision. Mais en fin de compte, c’est toi qui sais ce que tu vaux. Le reste, on s’en fout. »

L’amitié a été importante dans le parcours d’Alexandre. Un de ses colocataires l’a accompagné à l’école, dans ses cours, lors de ses stages, facilitant ses déplacements. Son entrée au secondaire l’an prochain suscite des questions pour Keven, qui est content que son meilleur ami Xavier ait choisi la même école.

« Dans ton parcours scolaire comme ailleurs, il ne faut pas que tu sois gêné de demander de l’aide. Moi, jeune, j’avais de la difficulté à demander. J’ai appris. Faut pas hésiter. »

Keven l’a compris. Sa démarche pour rencontrer Alexandre et sa liste de questions le prouvent.

L’après baccalauréat d’Alexandre

Lorsque La Tribune avait rencontré Alexandre Benoit en octobre, il terminait sa dernière session à la faculté de génie de l’Université de Sherbrooke. Depuis, il a obtenu son baccalauréat, toujours avec des notes parfaites. Google lui a offert un emploi en Californie, mais le jeune homme de 23 ans a plutôt signé avec Microsoft à Redmond, près de Seattle, dans l’État de Washington.

Élu représentant de sa cohorte en génie informatique, Alexandre a fait un discours à la remise des joncs d’ingénieur.

« On me demande souvent qu’est-ce qu’on fait en génie informatique. Contrairement à ce que vous pourriez penser, c’est pas juste d’être assis devant un ordinateur à écrire du code dans nos bons jours et régler des bogues dans nos mauvais. La vérité est que l’informatique est le domaine le plus vaste que je connais. On a complètement infiltré votre quotidien : votre lave-vaisselle, cafetière, cuisinière, frigo, micro-ondes, télévision, décodeur, machines à laver, ordinateur », avait souligné Alexandre lors de son allocution, en ajoutant que le génie informatique joue également un rôle important dans le domaine médical, le secteur industriel et dans la robotique.

Alexandre a gagné une bourse d’excellence durant la remise des joncs et deux autres bourses lors du Gala du mérite étudiant, à savoir la bourse Hatch pour son excellence académique et la Médaille De Vinci, la plus grande distinction offerte par la faculté de génie.

En mars, Alexandre déménagera aux États-Unis. Un de ses deux colocataires qui l’ont aidé de façon exemplaire dans ses déplacements quotidiens lors de son baccalauréat et ses stages en entreprise a aussi été embauché chez Microsoft. Les deux amis partiront dans quelques semaines et se trouveront un toit avant de relever de nouveaux défis.

« En génie informatique, on n’hésite pas à relever les défis les plus fous. On crée des systèmes d’autopilote pour les avions, on met des satellites en orbite et on contrôle des lanceurs spatiaux qui font partie des engins les plus complexes au monde. On n’a aucune limite. Donc si vous me posez la question je vais vous le dire moi ce qu’on fait en génie informatique : on fait ce qu’on veut! » avait conclut celui dont les ambitions n’ont effectivement aucune limite.