Louise Bienvenue, professeure d’histoire à l’UdeS
Louise Bienvenue, professeure d’histoire à l’UdeS

Des marques comme celles de la Grande Dépression ?

Comment la pandémie pourrait-elle affecter les jeunes, adolescents et jeunes adultes? Quelle marque cette crise laissera-t-elle sur cette génération? La Tribune en a discuté avec la professeure d’histoire Louise Bienvenue. À l’instar de la Grande Dépression, cette crise pourrait laisser des marques.

« Ce qu’on voit, c’est comment ces événements-là, comme les années 30 et la Seconde Guerre mondiale, ils marquent l’imaginaire d’une génération sur le long terme. Ce sont des années de formation, des années où on crée l’identité et ses projets de vie, ces éléments-là perturbateurs ont une empreinte plus forte que si on les vit dans un âge adulte où on est plus consolidé. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de ‘‘génération de la crise’’ ou ‘‘de la guerre’’, ce sont des événements vécus dans le jeune âge, qui se vivent beaucoup sur la définition de l’identité. »

Les jeunes ont aussi vu leur vie chambouler avec la COVID-19, que ce soit au chapitre de leurs études ou au plan financier.

La professeure de l’Université de Sherbrooke s’est penchée sur la Grande Dépression, qui a aussi touché le Québec et le Canada. Elle s’est entre autres intéressée à comment la jeunesse a réagi fortement à cet épisode, parce qu’elle y a été directement touchée.

« Les jeunes voyaient leur cycle de vie et leurs espérances, par rapport à la carrière, au fait de fonder une famille, complètement perturbés. Leur horizon d’attentes était bouleversé. L’élément économique s’est fait ressentir beaucoup plus puissamment de ce côté-là. Encore aujourd’hui, quand il y a du chômage, ça atteint davantage la jeune génération. »

« Ça a soudé un peu l’identité générationnelle, ils se reconnaissaient comme une génération sacrifiée, ils avaient tout un discours de colère envers la génération aînée, qui n’avait pas su bien gérer la crise. Ça a créé beaucoup de tensions intergénérationnelles, cet épisode-là. Si la crise s’étire dans le temps, peut-être qu’on va voir des similarités. » L’enjeu économique influencera grandement de quelle façon la jeune génération pourrait être marquée.

Pour le moment, les jeunes sont un peu épargnés, du moins si on compare avec le groupe d’âge le plus affecté, les personnes âgées plus vulnérables, note Mme Bienvenue.

« En même temps, il y a beaucoup de choses perturbantes dans leur vie », dit-elle en citant tous les rites de passage dont ils doivent se passer.

« Ce fut un peu la même chose lors de la Grande Dépression : beaucoup de jeunes aspiraient à se marier, c’était leur passage à la vie adulte, et ils devaient repousser leur projet de mariage, indique-t-elle. « On voit comment les rites de transition de la jeunesse à la vie adulte sont déjà perturbés. Ce qui sera plus déterminant que ça, qui est plus symbolique, c’est vraiment ce qui va suivre. On était dans une période de plein emploi et là, mais on risque (on verra!) de basculer dans une crise des finances publiques, étant donné que nos gouvernements ont beaucoup investi. On va peut-être voir des discours s’élever au sein de la jeunesse, en disant qu’elle va payer pour la mauvaise gestion des adultes. On peut peut-être voir ressortir cette image de génération sacrifiée, d’autant qu’avec la crise environnementale, c’était déjà dans l’air. Je ne serais pas surprise de voir des amalgames se faire entre crise environnementale, mondialisation et pandémie. »

« Plusieurs témoignages convergent pour montrer des effets durables des événements sociaux traumatiques sur les comportements. On souligne souvent que la génération de la crise des années 1930, par exemple, est restée marquée par les privations subies dans ses années de jeunesse. Une fois devenus adultes et souvent bien établis économiquement, plusieurs continuaient à faire des réserves de nourriture, à baisser le chauffage et à éteindre les lumières chaque fois qu’ils sortaient d’une pièce, à ne jamais vivre à crédit même pour des achats importants, etc. »

Louise Bienvenue note qu’il faut tout de même nuancer dans les parallèles que l’on peut faire entre les différentes crises, celles-ci ayant chacune leurs spécificités.

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« Tout le monde n’est pas égal pendant la pandémie », rappelle Christine Grou, psychologue et présidente de l’Ordre des psychologues. Un jeune entouré de parents aimants pendant la période où il est confiné pourrait garder de bons souvenirs quelques années plus tard. Les stratégies d’adaptation mises en place devant les événements qu’ils auront dû affronter influenceront aussi la donne.

Des effets durables à prévoir

Différents facteurs influenceront la façon dont les jeunes resteront marqués par cette pandémie. Leur façon de s’adapter, leur entourage, leur santé physique et psychologique influenceront les marques qu’ils en garderont. Il pourrait aussi en sortir beaucoup de positif, selon Christine Grou, psychologue et présidente de l’Ordre des psychologues.

« Le premier facteur, c’est la personne elle-même : comment elle s’adapte, comment elle régule ses émotions », commente Mme Grou. Un jeune qui a des problèmes de santé ou d’apprentissages verra les choses différemment qu’un jeune adulte en bonne santé. 

« Tout le monde n’est pas égal pendant la pandémie. » Un jeune entouré de parents aimants pendant la période où il est confiné pourrait garder de bons souvenirs quelques années plus tard. Les stratégies d’adaptation mises en place devant les événements qu’ils auront dû affronter influenceront aussi la donne. 

Certains seront aussi plus touchés personnellement : des jeunes verront disparaître leur grand-père en raison de la COVID-19, un autre verra ses parents perdre leur emploi. Alors que les plus vieux n’ont jamais pensé vivre cet épisode de l’histoire, imaginez un jeune dont le bagage est plus court... Il s’agit de toute une prise de conscience. « Pour les adultes, actuellement, personne n’avait jamais pensé vivre ça. On l’a peut-être lu ou peut-être vu cinématographiquement. Il va y avoir du positif aussi de ça. Les gens vont avoir appris qu’on peut vivre quelque chose d’aussi important et d’aussi marquant et très bien s’en sortir. Quand tu ne l’as pas vécu, tu n’as pas cette certitude. »

Aider les autres : c’est un apprentissage que pourraient faire bien des jeunes, croit Mme Grou. « C’est très bon pour la santé, c’est documenté. Ça a des effets sur la production d’hormones de stress dans le cerveau d’aider les gens. Quand on fait quelque chose pour aider, ça augmente notre sentiment d’adéquation. » 

Mme Grou note que ses observations reposent sur des connaissances cliniques, mais dans ce cas-ci on n’a pas d’étude scientifique. « Les effets seront intéressants à mesurer, mais ils sont difficiles à estimer. » Isabelle Pion