La plage municipale de Frontenac sur le lac aux Araignées est un site isolé, encore sauvage, que de plus en plus de visiteurs découvrent.
La plage municipale de Frontenac sur le lac aux Araignées est un site isolé, encore sauvage, que de plus en plus de visiteurs découvrent.

Des citoyens se lèvent contre les vacanciers délinquants

La découverte d’un dépotoir illégal à quelques pas de la plage municipale de Frontenac, sur le lac aux Araignées, a servi de signal d’alarme.

En quelques jours, l’indignation de Sophie Dorval, amplement partagée sur les réseaux sociaux, s’est transformée en corvée populaire pour nettoyer le site de toutes ses accumulations de déchets.

Trente-cinq personnes sont débarquées sur place un samedi matin et ont ramassé en une demi-journée pas moins de 553 livres de déchets de toutes sortes : canettes de bière, bouteilles cassées, sacs de plastique, couches souillées, matelas, vieux pneus, etc. laissés sur la plage et dans les boisés autour.

« Tous ces déchets ne sont pas tombés du ciel. Certains y étaient depuis plusieurs années, mais malheureusement une bonne quantité de rebuts dataient de 2020. Ce sont des visiteurs qui les ont laissés derrière eux. Ce genre de comportement est inacceptable », lance Sophie Dorval.

Alors que l’actualité a fait grand cas au cours des dernières semaines des débordements touristiques sur les plages de la Gaspésie, Sophie Dorval ne pouvait pas rester les bras croisés. 

La plage qu’elle fréquente depuis qu’elle est toute petite est beaucoup plus achalandée depuis deux ou trois ans, pendant que la Municipalité n’arrive plus à trouver de sauveteurs pour surveiller le site (voir texte plus bas). Et l’été COVID qu’on connaît a tout pour accentuer cet engouement. 

« Je venais ici je portais encore une couche! Mon sentiment d’appartenance est très fort. J’aimerais que mes enfants puissent faire pareil. Mais s’il y a de l’abus, le risque, c’est qu’on ne puisse plus venir », renchérit son amie Nathalie Lemay.

« On ne dit pas que c’est des touristes qui ont fait ça, ajoute Sophie Dorval, on dit qu’il faut sensibiliser tout le monde sur l’empreinte qu’on laisse derrière soi. »

C’est le message que martèlent aussi les entreprises touristiques Solstice Plein Air, qui fait de la location de kayaks sur quatre plans d’eau près de Piopolis, dont le lac aux Araignées, et Centre de canot-kayak de Richmond, qui utilise la rivière Saint-François comme terrain de jeu.

Dans les deux cas, la présente saison estivale s’achemine vers des records de visiteurs, avec toute la pression que cela met sur l’environnement. 

Un rabais contre des déchets

À la fin juin, Solstice Plein Air a d’ailleurs jugé nécessaire d’offrir à nouveau une réduction de prix à ses clients qui rapportent des déchets récoltés au cours de leur expédition sur l’eau, après qu’un kayakiste ait ramené beaucoup de vieux plastiques qui souillaient la rivière Arnold.

« Ça fait deux ou trois ans qu’on fait ça parce qu’on sentait qu’il y avait un besoin de le faire », explique Félix Guèvremont, copropriétaire de cette entreprise familiale en activités depuis 13 ans. 

« Il y a beaucoup de monde qui viennent dans la région et beaucoup qui viennent de l’extérieur et on s’apercevait qu’ils ne ramenaient pas toujours leurs trucs et ne faisaient pas de ‘‘sans trace’’. On trouvait que c’était une bonne manière de les sensibiliser. En leur proposant ça, eux-mêmes ne vont pas laisser leurs trucs traîner. » 

Et l’initiative semble fonctionner, selon ce qu’il observe, malgré l’afflux important de clients chez Solstice Plein Air. 

 « Je n’ai jamais vu du monde comme ça ici, s’exclame Félix Guèvremont. C’est plus que le double de personnes qui sont dans la région et qui sont sur les cours d’eau. Au début de la semaine, on avait reçu le nombre de clients qu’on reçoit habituellement dans une année complète. C’est fou! Tout le monde veut aller sur l’eau! »

Sur la Rivière Saint-François

Au Centre de canot-kayak de Richmond aussi on se dirige vers un été record. Au bilan du 27 juillet, l’organisation avait accueilli 203 visiteurs de plus qu’à pareille date en 2019, avec une capacité de plus de 50 personnes par jour sur la rivière. 

Au début juillet, les employés du centre ont profité du bas niveau de l’eau pour nettoyer le parcours et ont retiré une foule d’articles polluants comme des pneus, du métal rongé par la rouille et des canettes d’aluminium.


Nathalie Lemay et Sophie Dorval sont deux habituées de la plage municipale de Frontenac sur le lac aux Araignées qui veulent sensibiliser les visiteurs à protéger la propreté et la quiétude des lieux.

« Ce n’est pas tant des nouveaux déchets que des anciens déchets qui ont été lavés par la crue des eaux printanière et rendus visible par le bas niveau de la rivière », explique le directeur des loisirs à la Ville de Richmond et coordonnateur du service, François Séguin.

« On a fait un plus grand ménage qu’à l’habitude, mais on fait aussi une surveillance continue. On a toujours l’œil à ça pour s’assurer que la rivière soit le plus naturel possible. »

Que les clients soient accompagnés par un guide ou qu’ils descendent la rivière en mode autonome, le risque zéro n’existe pas, admet M. Séguin, mais les consignes du sans trace sont rappelés avant chaque départ. 

« Ce qu’on dit, c’est que quand on est sur l’eau, on est en visite chez quelqu’un. Il y a des oiseaux, des animaux, des mammifères dont c’est peut-être la maison, alors on ne laisse pas de déchets, pas de restant de nourriture, pas de cœur de pomme, ni de pelure de banane. Il ne faut pas que ça paraisse qu’on est passé. »

Malgré tous ses efforts, la Municipalité de Frontenac n’a pas trouvé de sauveteur pour garder la plage municipale cet été.

« On demande aux gens de faire attention au bruit aussi, parce que le son voyage très bien sur l’eau. Il faut rester courtois et être conscient qu’on n’est pas tous seul sur la rivière. »

Un comité de vigilance

Cinq jours après leur grand ménage, Sophie Dorval et Nathalie Lemay étaient soulagées de constater que la plage était encore propre même si de nombreux vacanciers profitaient des lieux lors du passage de La Tribune un jeudi après-midi.

Avec tout le phénomène du « vanning » et des vacances au Québec, le risque est grand que les débordements reprennent. Elles envisagent d’ailleurs de mettre sur pied une sorte de comité de vigilance. « Pas juste pour le lac aux Araignées, dit Sophie Dorval, mais pour que ça serve pour toute la région aussi. » 

« Il faut devenir des agents multiplicateurs parce qu’on pense que ça peut faire la différence », ajoute Nathalie Lemay.

Encore des berges à nettoyer 28 ans plus tard

 On aura beau dire que jeter ses déchets dans la nature est le fait d’une autre époque ou d’une minorité de gens, Action Saint-François constate chaque semaine sur le terrain que les dégâts sont encore importants.

L’organisme environnemental ramasse en moyenne chaque année une vingtaine de tonnes de déchets le long des cours d’eau de la région de l’Estrie, pour un total de 550 tonnes en 28 ans d’activités.

« Normalement, de mai à octobre, on tient entre 20 et 30 activités de nettoyage », explique Robert Léo Gendron, coordonnateur d’Action Saint-François, en précisant qu’il évite désormais de parler de « corvée » à cause de la connotation difficile et pénible du terme.

D’un samedi à l’autre, un petit groupe de bénévoles répond présent pour enfiler des gants et retirer de la nature du styromousse, des verres à café, des pneus, des pièces de métal, des sacs de plastique, des bâches, des carcasses d’automobile même.

« Le poids n’indique pas nécessairement la quantité, prévient M. Gendron. Si on ramasse beaucoup de styromousse, par exemple, ce n’est pas pesant, mais on a travaillé fort quand même, tandis que si on ramasse une auto, ça vient de faire une tonne. »

Ces trois derniers samedis, les bénévoles se sont échinés sur les berges de la rivière Saint-François, à proximité du pont de la rue Terrill. Le site datait d’une vingtaine d’années au moins, comme en font foi certains vestiges trouvés, mêlés à des déchets plus récents. En trois samedis, ils ont sorti l’équivalent de trois quarts de tonne de matières de toutes sortes qu’ils ont acheminés au centre de transfert de Sherbrooke pour en disposer de la bonne façon. 

« Certains bénévoles reviennent de semaine en semaine depuis des années, et on en a des nouveaux. On en est à notre sixième activité cette année et il y a des bénévoles qui en sont à quatre. Moi c’est mon travail, mais certains voient ça comme un devoir. Et c’est très motivant de voir ça. »

Ce qui est moins motivant, par contre, c’est de constater que malgré les années, le message n’est pas encore compris par tous.

En 28 ans chez Action Saint-François, Robert Léo Gendron en a vu des rives souillées par des déchets de toutes sortes.

Robert Léo Gendron raconte à l’appui une récente activité de nettoyage dans un fossé de la rue Dunant à Sherbrooke qui a mobilisé huit personnes pendant cinq heures. « Le mois suivant nous sommes retournés sur place et il y avait encore pas mal de déchets. Vu l’emplacement, ça veut dire que des gens ont jeté des choses à partir de leur automobile. Par exemple des verres à café. À chaque pas, vraiment, il y avait encore des déchets. »

Alors que sur les médias sociaux on dénonce et on s’indigne de tels comportements, Robert Léo Gendron tempère les attentes. « Avec Facebook on est constamment bombardé d’images. C’est aussitôt rentré, aussitôt sorti. Les gens sont sensibilisés, mais on est vraiment dans une époque de l’instantanéité, les gens vont oublier dès qu’il y aura autre chose comme le prochain scandale de Trump », observe-t-il.

Se gardant bien d’être négatif, Robert Léo Gendron en appelle à prendre conscience que nous sommes tous responsables de la pollution que notre société de consommation engendre. 

« Ça fait 40 ans que je suis dans le domaine de l’environnement et c’est vraiment des vagues. Des petites vagues, des moyennes et des grandes vagues, mais des vagues quand même. On peut imaginer que la jeune génération sera plus persévérante, mais il reste à voir comment ils vont rentrer dans le monde de la consommation dans les prochains 5 à 10 ans. »