Des centaines de petits producteurs sont incapables de trouver un nouvel endroit où faire abattre leur volaille destinée à leur consommation personelle.
Des centaines de petits producteurs sont incapables de trouver un nouvel endroit où faire abattre leur volaille destinée à leur consommation personelle.

Des centaines de fermiers ne peuvent pas manger leurs poulets

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
Initiative de journalisme local - La Tribune
La cessation soudaine des activités de l’abattoir de proximité Lamarche, rasé par les flammes dans la nuit du 25 au 26 juin, alimente les réflexions déjà bien amorcées sur l’accès à l’autonomie alimentaire en Estrie et au Québec. Les centaines de petits éleveurs qui prévoyaient avoir recours à cette installation cet été se retrouvent pour le moment sans solution de rechange.

Jean-Pierre Lavoie, un agriculteur de Saint-Étienne-de-Bolton qui pratique l’autosuffisance alimentaire depuis 50 ans, ignore vers qui se tourner. Lundi matin, il prévoyait faire abattre 15 coqs pour sa consommation personnelle à l’abattoir de proximité Lamarche. 

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L’abattoir de proximité Lamarche rasé par les flammes

Le petit abattoir prend son envol

Élevage de poulets : des changements sont passés sous le radar

« Je cherche un autre abattoir et ce n’est pas évident. La majorité est déjà complète, un autre m’a répondu qu’il prenait seulement ses clients réguliers. On se pète les bretelles avec le local, mais beaucoup de petits producteurs autosuffisants sont dans le pétrin pour la saison », confie-t-il à La Tribune.  

Rappelons qu’un incendie de cause inconnue a détruit l’abattoir de proximité de la Boucherie M. Lamarche inc., qui était dédié à la volaille et aux lapins. La portion boucherie et l’abattoir provincial sont toujours debout.  

L’Estrie ne compte maintenant que cinq abattoirs de proximité, dont un qui n’offre pas de services pour la volaille. 

« Ça fait pitié pour les petits producteurs, nous avons beaucoup de compassion pour eux, dit François Lamarche, qui assistait son fils Michaël dans la gestion de cette portion de l’entreprise familiale. Je pense que les gouvernements et l’UPA commencent à se rendre compte de l’importance que nous avions », poursuit-il en mentionnant les nombreux appels reçus. L’installation devait abattre 500 poulets par jours, cinq jours par semaine jusqu’en octobre.   

À l’instar d’un autre éleveur qui devait faire abattre des poulets lundi matin, M. Lavoie a fait part de son inquiétude au président de l’UPA-Estrie, François Bourassa. « Pour le moment, il n’y a pas de solution à court terme qui ait été trouvée », avance M. Bourassa. 

Même casse-tête pour Jacques Poliquin à Ulverton, qui aura un trentaine de poulets et une quarantaine de lapins à faire abattre d’ici un à deux mois et qui comptait sur Lamarche. « Ça a un impact majeur pour moi, dit-il. C’est ma viande pour l’année, et je refuse de tuer moi-même. »  

France Bouthillette, qui recherche activement un lieu où mener sa soixantaine de poulets, ses 15 pintades et ses 5 dindes, se bute pour sa part à des prix représentant le double ou le triple de ce qu’elle pouvait débourser chez Lamarche. « Je comprends, parce qu’ils doivent se réorganiser avec la forte demande, mais ce sont encore une fois les petits producteurs qui sont à la merci des prix et des abattoirs. Il faut faire quelque chose pour la région et pour soutenir Michaël [Lamarche] », dit-elle, mentionnant par exemple un modèle coopératif semblable au Petit abattoir à Granby, qui vient d’obtenir une aide gouvernementale de 375 000 $ pour sa création. 

Les abattoirs de proximités, qui font l’objet d’un permis spécifique du MAPAQ, abattent les animaux sous une inspection non permanente. Les producteurs peuvent y faire abattre des animaux pour leur consommation personnelle ou celle de leur famille. 

M. Lamarche et son fils ignorent toujours si une reconstruction en vaudra la chandelle, vu les importants investissements faits depuis 2014 dans ce bâtiment. « On est mêlés », avoue-t-il. 

L’abattoir de proximité Lamarche devait abattre 500 poulets par jour jusqu’en octobre, mais il a été rasé pas les flammes dans la nuit du 25 au 26 juin.

« Pas d’outils »  

Depuis l’automne 2019, la limite de poulets en élevage hors quota est passée de 100 à 300, ce qui laisse déjà présager un achalandage plus important dans les abattoirs. 

« On nous donne des quotas, mais pas d’outils, s’offusque M. Lavoie. On fait abattre ça où? Ça va être traité comment? »   

S’ils désirent faire la vente au consommateur, les producteurs indépendants doivent d’autant plus se tourner vers les abattoirs sous inspection permanente. Sauf que « les grands abattoirs sont beaucoup plus intéressés aux grands volumes qu’aux petites quantités », note François Bourassa, qui ajoute que le grand abattoir de volaille le plus près a refusé de prendre les animaux des producteurs impactés par l’incendie.   

M. Lavoie se considère chanceux, puisque ses coqs sont élevés à l’herbe, et qu’ils peuvent encore survivre aisément plusieurs mois, voire années. Mais ce n’est pas le cas pour les nombreux producteurs indépendants qui élèvent des poulets de grain, explique-t-il. 

« Il y a une question de bien-être animal, exprime François Bourassa. Par leur génétique, les poulets n’ont pas les pattes pour supporter un gros poids. Si un producteur achète un poulet en avril et qu’il le soigne, au bout de quatre mois, il faut l’abattre, il n’est plus confortable. » 

M. Bourassa explique également que les producteurs sont nombreux à douter de la traçabilité de leurs animaux lorsqu’ils font affaire avec de grands abattoirs industriels. 

Abattre à la ferme? 

Afin de remédier au problème des producteurs qui devaient déjà parcourir de nombreux kilomètres afin de faire abattre leur volaille, le MAPAQ a mis sur pied en février un projet-pilote qui permettra à des éleveurs hors quota admissibles de procéder à l’abattage directement à la ferme. 

« Il faut absolument remettre l’abattage à la ferme en place en plus de l’abattage de proximité, plaide le président de l’Union paysanne, Maxime Laplante. Je peux comprendre que ce n’est pas tout le monde qui veuille abattre à la ferme, surtout pour les grands mammifères. On pourrait avoir une structure décentralisée. C’est ce qu’on observe en Suisse, où presque chaque village a son propre petit abattoir de proximité qui est ouvert par exemple seulement trois heures par semaine. Le reste du temps, on n’a pas à payer pour faire rouler l’établissement ou pour la main-d’œuvre. Je rêve d’un scénario semblable. Et pourquoi pas un entrepôt réfrigéré sur place? Il pourrait y avoir de grands congélateurs et même une cuisine collective. » 

Depuis plusieurs années, l’UPA de l’Estrie réclame que les producteurs puissent faire affaire avec des abattoirs de proximité afin de vendre directement au consommateur à la ferme ou au marché, à condition d’ajouter une indication à cet effet sur le produit. 

« Ils nous amènent toujours un inconvénient supplémentaire et des mesures à respecter, et ça n’a jamais été mis en place », dit-il.