Des banquiers au bout du clavier

Le nombre de campagnes de sociofinancement explose sur Internet depuis quelques années. Démarrages d’entreprises, projets artistiques, maintien des services d’un organisme communautaire sont au cœur de plusieurs campagnes. Des gens malades, des propriétaires de maison infestée ou incendiée, des futurs mariés, des sportifs sans le sou y ont aussi recours.

Un jeune homme de 18 ans a lancé sa campagne, car « il voulait voyager avant de commencer à travailler ». Il a amassé 10 000 $ alors que son objectif était de 3000 $. Un patient en CHSLD a lancé sa campagne pour pouvoir prendre sa douche trois fois par semaine. Une victime d’agression sexuelle demande l’aide de la population pour sociofinancer sa poursuite civile contre ses agresseurs.

Le concept est simple : les particuliers ou organisations déposent leur projet et spécifient un budget à atteindre, une durée fixe et des contreparties non financières qu’ils offrent en échange du soutien des internautes.

Au Québec, selon le répertoire du Fonds des médias du Canada (FMC), il existe sept plateformes de sociofinancement, aussi appelé financement participatif, soit Cuban Hat, FrontFundr, Haricot, La Ruche, SeedUps, Yoyomolo et Ulule. Ces plateformes s’ajoutent aux leaders mondiaux du sociofinancement tels que Kickstarter, GoFundMe et Indiegogo.

Fondée à Québec en 2013, La Ruche vient de dépasser les 2 M$ d’investissements. Ce sont près de 20 000 investisseurs qui ont financé 200 projets. La moyenne de fonds amassés par projet est de 10 000 $ et le taux de réussite est de 62 pour cent.
Installée dans la région depuis mai, La Ruche Estrie compte huit projets totalisant 77 000 $ en investissements et présente un taux de réussite de 100 pour cent.

Présent dans 200 pays, Ulule.com a permis à plus de 19 000 projets d’être financés grâce à la participation des internautes, ce qui représente plus de 125 M$ de fonds collectés.

Installé au Québec depuis 2016, Ulule approche le 1 M$ d’investissements pour la province, soit 200 projets qui ont été financés à hauteur de 5000 $ en moyenne.

« Dans le monde, on a un taux de succès de 67 pour cent alors qu’au Québec le taux est de 87 pour cent. Des plateformes comme GoFundMe, qui acceptent n’importe quel projet, ont des taux de réussite variant entre 20 et 35 pour cent. Notre excellent taux de réussite est lié aux choix des projets et l’accompagnement », explique Thomas Sychterz, directeur général de Ulule Canada, dont les bureaux situés à Montréal hébergent une dizaine d’employés.

« Nous avons un processus rigoureux de sélection de projets et acceptons seulement les projets créatifs, solidaires et entrepreneuriaux qui auront un impact sur la communauté. On n’accepte aucun projet personnel, comme celui d’un jeune qui souhaite voyager », précise M. Sychterz.

Même son de cloche à La Ruche, dont les projets doivent laisser une empreinte sociale, économique ou culturelle dans leur région respective au Québec.

La grande majorité des plateformes fonctionnent selon le principe du tout ou rien, c’est-à-dire que si l’objectif financier n’est pas atteint, les investisseurs sont remboursés et le promoteur ne reçoit rien.

Par contre, avec GoFundMe, Indiegogo et Yoyomolo, le porteur de projet garde ce qu’il a récolté même si son objectif n’est pas atteint.

Les plateformes de sociofinancement se gardent environ 5 pour cent des sommes amassés pour les projets réussis. Le porteur de projet doit également prévoir 3 pour cent de frais de transaction.

Une tradition au goût du jour

« Ce qu’on appelle aujourd’hui le sociofinancement a toujours existé. C’est la forme qui a changé. Avant, sur le perron de l’église, quelqu’un pouvait demander à sa communauté de l’aider à acheter un fauteuil roulant pour son père ou de lui prêter de l’argent pour se lancer en affaires. Aujourd’hui, la portée qu’a Internet a fait exploser le modèle », explique Véronique Vigneault, directrice générale de La Ruche Estrie.

La force des réseaux sociaux et la confiance grandissante de la population face aux transactions monétaires faites en ligne expliqueraient aussi la hausse en popularité des plateformes de financement participatif ou sociofinancement.

« Le sociofinancement, c’est essentiellement la mise à jour en fonction des technologies de ce qui se fait depuis des lunes », renchérit le chargé de cours de l’Université de Sherbrooke, Marc-André Casault, spécialiste dans le financement des PME et cofondateur du Fonds Émergence Estrie.

« En démocratisant le concept et le rendant accessible à tous, c’est certain qu’il y aura des abus, c’est humain. Toutes les campagnes sont-elles acceptables ou éthiques, on peut se poser la question », ajoute M. Casault.

Certains voient le sociofinancement comme un mode de financement complémentaire au financement traditionnel.

« Il y a de plus en plus de gens et de moins en moins de ressources alors le financement participatif vient compenser pour, par exemple, l’accessibilité décroissante aux subventions. Les gens et organisations doivent être de plus en plus créatifs pour se financer », note Mme Vigneault.

Prendre le pouls du marché

Pour Thomas Sychterz, directeur général de Ulule Canada, le sociofinancement est aussi une excellente manière de prendre le pouls du marché.

« Ça accélère le processus de financement, car en une journée, tu peux mettre en ligne ton projet et tout de suite, tu pourras observer en direct la réponse et l’intérêt de ta communauté », relate-t-il.

Le Fonds Émergence Estrie existe, sous sa forme actuelle, depuis trois ans et compte une trentaine de clients dans son portefeuille. Il s’agit d’un fonds de crédit communautaire qui offre du financement et de l’accompagnement aux gens démontrant un potentiel entrepreneurial qui n’ont pas accès à du financement conventionnel. Son fondateur exprime des doutes concernant le sociofinancement quand il est question d’entrepreneuriat, surtout pour la région.

« On a analysé la possibilité, avec nos clients, d’y avoir recours, mais aucun ne l’a fait finalement pour plusieurs raisons. Premièrement, pourquoi un individu donnerait-il son argent pour financer un projet qui n’est pas banquable? Les entreprises qui n’ont pas la cote de crédit pour emprunter ne sont pas une cause qui touche les gens, souligne M. Casault. Deuxièmement, si on regarde sur Ulule ou sur La Ruche Montréal ou Québec, ce qui fonctionne, ce sont souvent des projets d’entreprises liés aux jeux vidéo, aux technologies, à la musique ou aux films. Ce ne sont pas des domaines où on se démarque ici, en Estrie. »

« Aussi, pour ce qui est du financement participatif en capital, les Québécois sont culturellement jaloux de leur capital action. Ils sont réticents à l’ouvrir à des gens qu’ils connaissent alors honnêtement, même si l’Autorité des marchés financiers a changé ses règles pour permettre aux entreprises privées d’avoir plus de 50 actionnaires, je doute que plusieurs se tournent vers cette possibilité », note l’expert en financement des PME, ajoutant que l’écosystème québécois compte par ailleurs plusieurs autres sources de financement intéressantes pour les entreprises en démarrage.

Par contre, M. Casault croit au succès potentiel de campagnes de sociofinancement touchant le domaine des arts ou des causes caritatives.

« Ce sont des projets qui peuvent toucher la population s’ils correspondent aux valeurs des gens. Et un des avantages est de savoir à qui tu donnes concrètement. Quand tu donnes 1 $ à Centraide, tu ne sais pas quelle proportion se rend aux gens dans le besoin et tu ne peux pas mettre un visage sur celui à qui tu donnes. Avec le sociofinanement, tu vois la personne et tu sais les détails de son histoire », mentionne-t-il ajoutant que, par contre, il existe un risque de fraude si les plateformes n’exercent aucun contrôle, que de longs délais sont parfois à prévoir avant de recevoir la contrepartie et que le coût lié à la production d’une vidéo, qui est souvent un facteur de réussite d’une campagne de sociofinancement, peut être élevé par rapport à la somme recherchée.

Le sociofinancement en quelques chiffres

Avec une moyenne de 24 nouveaux projets lancés par jour, le Canada est l’un des principaux pays dans le monde pour mettre sur pied une campagne de financement participatif. Tour d’horizon des principales statistiques liées à ce mode de financement du 1er janvier 2015 au 31 décembre 2015.

/ Le Canada est le troisième pays dans le monde pour le financement participatif en 2015, avec 1754 campagnes financées, derrière les États-Unis (19 668 campagnes) et le Royaume-Uni (4085 campagnes), mais devant l’Australie (449 campagnes), l’Allemagne (356 campagnes) et la France (324 campagnes).

/ La quantité totale de projets en financement participatif proposés au Canada est en baisse en 2015, selon The Crowd Data Center, mais les projets obtiennent plus d’argent qu’auparavant de leurs investisseurs.

/ 8677 projets ont en effet été proposés en 2015, une baisse de 8 % par rapport à 2014, mais ceux-ci ont obtenu plus de 35 millions $ en tout, une hausse de 18 %. En incluant les projets financés en partie seulement, le total augmente à plus de 40 millions $ (une hausse de 15%).

/ 20 % des projets proposés ont été financés à 100 % de la cible demandée ou plus, un léger recul de 2 % par rapport à 2014.

/ Les projets ont amassé en moyenne 20 140 $ en 2015, une hausse de 37 % par rapport à 2014. La mise moyenne était de 93 $ (une hausse de 5 %), et les projets intéressaient en moyenne 58 personnes (une hausse de 19 %).

*Dernières données disponibles du Fonds des médias du Canada