C’est ce train d’une dizaine de wagons vides qui a déraillé à la basse vitesse de 16 km/h, à cause du mauvais état des rails.

Déraillement de train près de Lac-Mégantic : «On l’a échappé belle!»

Malgré les avertissements, les dénonciations et les ordres d’exécution de réparations urgentes, un train de la Central Maine and Quebec Railway a déraillé à un passage à niveau de la route 161 à Nantes, samedi matin, à l’entrée de Lac-Mégantic.

« Une fois de plus, on l’a échappé belle! » s’est insurgé le porte-parole de la Coalition des citoyens et organismes engagés pour la sécurité ferroviaire à Lac-Mégantic, Robert Bellefleur.

« À cet endroit-là, ça fait au moins trois fois que j’ai connaissance qu’un incident pareil survienne », s’offusque le maire de Nantes, Jacques Breton.

Samedi, le déraillement est survenu à 9 h 5 et le train ne s’est pas renversé. La circulation sur la route 161 a été paralysée pendant près de deux heures.

Ce qui choque M. Bellefleur et les autres membres de sa Coalition, c’est qu’ils avaient dénoncé 10 jours auparavant le fait qu’au point ferroviaire 3,61 — exactement où ce nouveau déraillement est survenu —, les réparations demandées par Transports Canada dans un rapport du Bureau de la sécurité dans les transports (BST) n’ont pas été effectuées, pas plus que pour 252 autres anomalies identifiées.

« L’incident d’aujourd’hui aurait pu être très dangereux. Le but n’est pas d’être alarmiste, mais nous avons signalé que les rails étaient en très mauvais état, avec une photo où on les voit onduler même… Ce mauvais état est généralisé dans toute l’Estrie. Avec ses trains à une vitesse de 16 km/h, la compagnie ferroviaire croit qu’elle peut faire impunément tout ce qu’elle veut », dénonce M. Bellefleur.

« Juste une heure avant ce déraillement, un premier convoi d’au moins une trentaine de wagons-citernes qui transportaient de l’acide sulfurique, de l’essence d’automobile, du gaz propane et du bitume d’asphalte, certaines substances plus dangereuses que le pétrole brut lui-même, est passé. Ce convoi semblait nécessiter des réparations à au moins un système de freinage, ce qui a d’ailleurs été effectué plus bas, à l’arrière de la polyvalente, un endroit à l’abri des regards du public. Ce déraillement est un signal qu’il y aurait pu y avoir une nouvelle tragédie grave, tout près de la route 161. Ce n’est rien pour calmer la nervosité des Méganticois. »

« On commence juste à oublier ce qui est arrivé [en 2013], mais il y a toujours de quoi pour nous ramener. On leur fait confiance, mais si on les surveille pas, ils ne font rien. On resterait surpris, si on marchait la ligne un bon bout, de tout ce qu’on trouverait », renchérit le maire Breton.

« La CMQR a été prévenue en avril dernier que de nombreuses anomalies se trouvaient sur sa voie ferrée, par un rapport du BST, que Transports Canada a doublé d’un avis assorti d’un ordre d’exécution de réparations urgentes, le 7 mai suivant. Il y a 10 jours en août, la Coalition pour la sécurité ferroviaire à Lac-Mégantic a publié des photos qui faisaient ressortir que rien n’avait été fait. Et là, il faudrait être surpris qu’un déraillement comme celui-là arrive? » questionne-t-il

« Ils ont fait un peu de bricolage rapide, la semaine dernière, à l’endroit en question, pour maquiller le problème, mais le tronçon avait besoin de plus d’amour que ça. On revient au même problème qu’avant, avec la MMA… »

Pas suffisant

La mairesse de Lac-Mégantic Julie Morin s’est montrée tout aussi inquiète pour la sécurité de ses concitoyens. Tout en soulignant que l’intervention de samedi s’était déroulée dans l’ordre avec le Service de protection incendie et la Sûreté du Québec, alors que la Ville était en communication tant avec la CMQR qu’avec le ministre de la Sécurité publique et le député provincial, elle précise que pour elle, le problème est loin d’être réglé.

« On ne peut pas gérer ce genre d’événement uniquement de façon ponctuelle. Il me faut une assurance qu’à long terme la situation sera améliorée. Car le problème s’étend de Lac-Mégantic à Farnham, on en est conscient, et il faut que ça s’améliore également pour les autres municipalités.

« Je suis rassurée que la situation ait été sécurisée, ajoute-t-elle. Mais ce n’est qu’un ‘‘plaster’’, il faut plus, j’attends des réponses au moins d’un des dirigeants de la CMQR, dans les prochains jours, et du ministre Marc Garneau. Il faut savoir ce que la compagnie veut faire des 253 anomalies révélées par le rapport du BST. (...)Le facteur Lac-Mégantic est particulier, nous sommes sur un des sites les plus dangereux au Canada, on ne peut pas se contenter d’un ‘‘plaster’’. »

Le maire Breton s’est plaint, également, du manque de communication avec la CMQR. « Samedi matin, c’est le sous-ministre de la Sécurité publique qui m’a appelé pour me dire qu’il y avait un problème chez nous. Je l’ai su à l’heure du midi alors que la route 161 était fermée depuis 9 h! C’est comme si on n’existait pas. Jamais la CMQR nous appelle. Ils font affaire seulement avec Lac-Mégantic. Ils devraient respecter toutes les municipalités. Il se passe pourtant plein de choses chez nous, notre territoire est plus grand que celui de Lac-Mégantic. Ce n’est pas cohérent, car nous ne voulons pas d’interventions six mois plus tard. Les rails à cet endroit étaient quatre pouces plus bas, et le rebord des roues mesure seulement un pouce et demi, c’était évident qu’il arriverait un incident. »

Le politicien estime que le problème, à la base, c’est que les compagnies de chemin de fer s’autorégulent. « Transports Canada leur dit : ‘‘C’est toi qui t’autogères’’. Si la Sûreté du Québec fonctionnait comme ça sur les routes, ce serait l’anarchie. C’est ce que nous avons sur les rails, l’anarchie. (...) On comprend pourquoi le ministre Garneau s’oppose toujours à une Commission d’enquête publique, ça mettrait tout cela en lumière, il serait lui-même mis en accusation », affirme Jacques Breton.

Matières dangereuses

Enfin le député conservateur de Mégantic-L’Érable, Luc Berthold, a réclamé que le transport de matières dangereuses cesse jusqu’à ce que les sections problématiques soient restaurées.

« Les failles identifiées sur la voie ferrée et les photos prises par la Coalition démontrent que des actions doivent être prises maintenant, a-t-il réagi par communiqué. Le transport de matières dangereuses doit cesser jusqu’à la réparation complète des sections à risque. Monsieur Garneau, il faut l’assurance que les voies ferrées sont sûres à 100 %. Transports Canada a le devoir d’assurer la sécurité des citoyens de chez nous. »

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Douloureux souvenirs

Jocelyn Breault s’est rappelé de mauvais souvenirs lorsqu’il a vu des wagons dérailler à quelques mètres de lui samedi.

« Ça s’est passé à la première traverse vers Lac-Mégantic [sur la route 161]. Il y avait une dame en vélo près de l’événement, elle a laissé tomber son vélo et s’est mise à courir. Il y avait deux autos devant moi, ils se sont dépêchés de virer de bord, ils avaient peur que ça verse », raconte M. Breault, qui a appelé le 911.

« D’après moi, ce n’est pas un wagon-citerne qui a déraillé. Mais il y en avait en masse », constate-t-il.

M. Breault rappelle qu’il y a beaucoup d’anomalies dans le rail. « On a encore vu des photos cette semaine. On y pense beaucoup. Il faudrait que ce soit plus sévère pour que les compagnies de chemins de fer aient des amendes épouvantables s’ils ne mettent pas ça aux normes », analyse-t-il.

Le BST n’enquêtera pas

Le Bureau de la sécurité des transports du Canada ne mènera pas d’enquête sur ce déraillement, explique Chris Krepski, un porte-parole de l’organisation. 

« On a été avisés de l’événement, qui impliquait un wagon déraillé debout. Il n’y avait pas de blessure ni de déversement de marchandise dangereuse. Ils ont réussi à remettre le wagon sur les rails et continuer. Le BST ne déplacera pas d’enquêteur sur les lieux. Il se peut qu’on fasse un peu de suivi avec la compagnie pour en apprendre plus sur les circonstances. On n’enclenchera pas d’enquête plus approfondie », indique-t-il. Tommy Brochu