Dix équipes de bénévoles ont silloné des rues du centre-ville de Sherbrooke, mardi soir, pour dénombrer les personnes vivant en situation d’itinérance. L’exercice avait lieu simultanément dans 11 régions du Québec.

Décompte des itinérants: «Où passerez-vous la nuit?»

Un premier dénombrement ponctuel des personnes vivant en situation d’itinérance a été réalisé, mardi soir, à Sherbrooke. Dix équipes de bénévoles ont ainsi sillonné les rues des secteurs ciblés préalablement par des intervenants du milieu pour aborder les passants.

« Tous les individus rencontrés sur les rues et les trottoirs sont abordés. S’ils n’ont pas de domicile permanent, on leur propose de répondre anonymement à un questionnaire, le tout sur une base volontaire. Les résultats serviront à mieux identifier les besoins des personnes en situation d’itinérance et à adapter les services et ressources en fonction de leurs réponses. On parle d’un dénombrement de l’itinérance visible. Lors d’une étape subséquente, on documentera davantage l’itinérance cachée, par exemple une personne qui est hébergée de façon temporaire chez un ami », résume Marie-France Thibeault du service des communications du CIUSSS de l’Estrie CHUS.

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Pour le dénombrement extérieur Tout le monde compte, une équipe de bénévoles était positionnée près de l’Accueil Poirier, une autre près de l’Auberge du cœur Source-Soleil et huit autres équipes ont arpenté, entre 18 h et 22 h, les rues du centre-ville et de l’Est de la ville. 

La trentaine de ressources en hébergement situées sur le territoire ont aussi participé à l’activité en demandant à leurs bénéficiaires de répondre au questionnaire.

« Pour la région de Sherbrooke, c’est une première. Les résultats du décompte serviront donc de référence. 2018 sera l’an un », précise Mme Thibeault.

Le même exercice a été fait simultanément dans 11 régions du Québec, soit dans les régions du Saguenay-Lac-Saint-Jean, Capitale-Nationale, Mauricie et Centre-du-Québec, Estrie, Montréal, Outaouais, Chaudière-Appalaches, Laval, Lanaudière, Laurentides et Montérégie.

Le dénombrement s’inscrit dans une démarche globale qui comporte aussi des volets s’intéressant à l’itinérance cachée, à l’utilisation des ressources et à l’approfondissement des connaissances à l’égard des itinérants. Les données recueillies permettront de dresser un deuxième portrait de l’itinérance au Québec, qui sera rendu public en mars 2020. Un premier portait avait été dressé en 2014. La région avait contribué à l’élaboration de ce portrait sans qu’un dénombrement physique eût été effectué.

Le questionnaire comporte 16 questions. « Les 14 premières questions sont les mêmes qui seront posées à travers tout le Canada, car plus de 60 communautés participent à la démarche pancanadienne. Les deux dernières questions sont spécifiquement posées sur le territoire québécois », note Michelle Morin, coordonnatrice des bénévoles pour le dénombrement.

Lorsque le dénombrement a été annoncé par le gouvernement du Québec en mars, les membres de la Table itinérance de Sherbrooke (TIS) se disaient préoccupés par le dénombrement des personnes sans-abri, craignant que l’exercice stigmatise cette population déjà vulnérable.

« Selon mon expérience, ça se passe très bien. Tout est fait dans le respect et les gens sont très généreux de leur histoire et je n’ai jamais vécu de situation fâcheuse. Il y a toujours une histoire derrière chaque personne et chacune d’elles compte », rassurait, avant le décompte, la bénévole Nancy Baker, qui a participé par le passé à de nombreux dénombrements de personnes vivant en situation d’itinérance, notamment à Vancoucer et Winnipeg.

La TIS s’inquiétait aussi qu’un tel dénombrement ponctuel comporte des limites dont le risque d’exclure les personnes qui ne vivent pas un épisode d’itinérance, au moment du décompte, et celui de surreprésenter les personnes qui se trouvent dans une situation d’itinérance chronique.

« Les résultats du dénombrement donnent une estimation seulement du nombre de personnes en situation d’itinérance visible. Et il s’agit d’une information parmi plusieurs autres qui seront considérées », expliquent Mme Morin et Mme Baker.

Mona Abaoui et Karel-Ann St-Martin, bénévoles
  • «Où passerez-vous la nuit?»

BILLET / «Où passerez-vous la nuit?» La question a surpris quelques Sherbrookois qui déambulaient, mardi soir, dans les rues du centre-ville et des alentours. Ceux qui répondaient qu’ils dormiraient dans leur appartement pouvaient poursuivre leur route. Aux autres, la trentaine de bénévoles qui était en charge du dénombrement des personnes itinérantes proposaient de participer à un questionnaire qui visait à mieux leur venir en aide, ajuster les services à leurs besoins.

La Tribune a participé au dénombrement. L’auteure de ces lignes et un photographe ont marché à la rencontre des gens accompagnés de Nancy Baker, une bénévole expérimentée qui a participé à plusieurs dénombrements ponctuels à travers le Canada et qui a travaillé à la méthodologie derrière le processus.

Dans le secteur qui nous avait été attribué, sur les trottoirs des rues Aberdeen, Laurier, Brooks, Alexandre, Olivier, Fédéral et Galt Ouest, environ 25 personnes ont été croisées et abordées. Une quinzaine était locataire d’un appartement. Un jeune de 20 ans habitait chez ses parents. Deux avaient déjà répondu à d’autres bénévoles. Six étaient trop pressés ou ont simplement refusé de répondre.

Parmi ces gens pressés, deux jeunes hommes à l’aube de la vingtaine ont confié qu’ils étaient « pratiquement itinérants » puisqu’ils vivaient en centre d’hébergement. Un peu plus loin, une jeune femme de 24 ans a avoué qu’elle avait vécu en situation d’itinérance pendant environ un an, il y a de cela trois ans. Aujourd’hui, bien qu’elle travaille, elle vit avec quatre colocataires pour « me nourrir et nourrir mes chiens ». « Les loyers sont chers. C’est difficile d’arriver. »

Quelques pas plus loin, un jeune, dans la vingtaine aussi, a dit, sans vraiment arrêter de marcher, qu’il avait vécu cinq années en situation d’itinérance. Ce soir, il dormirait chez ses parents, pensait-il. Mais quand ma complice bénévole lui a demandé s’il pouvait rester chez ses parents pour une période indéterminée, comme le questionnaire demandait, il a répondu sans assurance : « disons ».

Sur le trajet de quatre kilomètres de notre équipe, aucun itinérant ne s’est rendu au bout du questionnaire. Comment seront compilées les données récoltées sur ces jeunes trop pressés ou peu intéressés par le questionnaire? Aucune idée. Mais dans cette marche, un constat saute aux yeux. La précarité du statut de certaines personnes rencontrées. Locataires, oui. Certains ont des toits, mais des toits qui coulent. « Et plusieurs multiplient les toits. Il n’est pas rare de rencontrer des gens qui disent avoir un toit, mais qui changent 15 ou 20 fois de toit dans une année », note Charles Coulombe, responsable de la coordination intersectorielle en itinérance au CIUSSS de l’Estrie-CHUS.

Une équipe de bénévoles a croisé un couple d’itinérants qui était arrivé à Sherbrooke pour la saison estivale, le jour même, en provenance de Québec. Un bottin comportant les adresses des ressources accessibles leur a été donné.

Et puis, sous ce pont, juste à côté du Partage St-François, des couvertes et des vêtements traînaient. Le ou les occupants de cette chambre à coucher improvisée étai(en)t absent(s). On n’a pas pu lui ou leur poser les 16 questions du sondage. Par contre, on a croisé une femme et un homme, des voisins, probablement des amis. La première sortait d’une « année de lumière et de repos » au cours de laquelle elle dormait parfois deux semaines en ligne. « Ça va mieux. Faut pas juste s’arrêter aux épreuves. Mon psychiatre m’aide. » Et le deuxième, dont la femme est partie il y a deux ans, après 37 ans de relation. « Je m’en remets pas. Je m’en ennuie. Un jour à la fois. »