Le réalisateur Pierre Javaux s’est éteint mardi matin.
Le réalisateur Pierre Javaux s’est éteint mardi matin.

Décès de Pierre Javaux : Sherbrooke en deuil d’un grand de la culture 

Karine Tremblay
Karine Tremblay
La Tribune
Sherbrooke perd un grand homme de culture. Le réalisateur Pierre Javaux s’est éteint mardi matin. C’est une maladie inflammatoire de la myéline du cerveau qui a emporté le réalisateur de 73 ans, maladie qui s'est déclenchée à la suite d’une opération à cœur ouvert, laquelle s’était bien passée. 

« Le neurologue nous a dit que ce genre de réaction se produisait une fois sur un million », résument les filles du cinéaste, Vanessa et Virginie Javaux, qui ont pu accompagner leur père jusqu’à son dernier souffle.

Dans la déferlante d’hommages qui honore la mémoire de Pierre Javaux depuis l’annonce de son décès, le mot revient souvent : c’était un géant du monde artistique. 

Engagé dans le milieu sherbrookois, passionné par le septième art, le réalisateur d’origine belge habitait la région depuis près de 40 ans. Il a été, pendant toutes ces années, un acteur important du monde télévisuel et radiophonique estrien. Ces dernières années, il présidait notamment le Festival Cinéma du monde de Sherbrooke.

« Il est pour beaucoup dans la réussite de notre événement cinématographique. Il s’est investi avec cœur. Il était pour moi bien davantage que le président de l’événement. C’était un conseiller, un pilier solide toujours là pour m’éclairer et échanger avec moi. On avait une grande complicité. J’ai appris beaucoup de ce grand homme très cultivé, très drôle aussi », souligne Malika Bajaje, cofondatrice et directrice générale du FCMS.  

Celle-ci souligne à quel point le Sherbrookois d’adoption défendait les intérêts de la région au plan culturel. Et à quel point il souhaitait que l’Estrie rayonne. 

« Il s’était vraiment enraciné à Sherbrooke », remarque sa fille Virginie Javaux.  

« Et il a toujours cru que la télévision devait être au service des gens, ajoute Vanessa Javaux. Sa démarche n’a jamais été capitaliste. Il est venu au Québec en 1972 avec un visa étudiant pour faire sa maîtrise en service social à l’Université. Il a fait partie de ceux qui ont fondé les premières télévisions communautaires du Québec. Avec ma mère, il a dû retourner en Belgique lorsque leur visa a expiré. 

Retour en Estrie

Le couple est revenu s’établir en Estrie en 1981. 

« En 1983, il a été programmateur de Radio-Québec, jusqu’en 1985, poursuit Vanessa. Quand ils ont fermé les bureaux, les gens sont tous partis à Montréal. Pas mon père. Il disait : je reste, ma passion c’est l’Estrie, c’est ça qui m’intéresse. Il a aussi été l’un des fondateurs de la radio CFLX, parce qu’il a toujours cru à la démarche communautaire. Il disait : on va se faire une radio qui nous ressemble, qui va pouvoir refléter qui on est. » 

Sa vision a inspiré plusieurs créateurs, de différents horizons.

« Sa bataille pour les régions, sa volonté de voir les artistes du coin rayonner, c’est aussi devenu la mienne, la nôtre. Son rêve nous habite maintenant aussi. Ce que je trouve tragique, au plan plus artistique, c’est que son grand rêve commençait enfin à prendre forme. Avec le BEAM, le FCMS, la Course des régions à laquelle il a donné un bel élan, le milieu professionnel s’organise, l’Estrie est en train de devenir un pôle de cinéma. Il voyait que ça s’en venait, après des décennies de travail », insiste le cinéaste Anh Minh Truong. 

Ce dernier parle de Pierre Javaux comme de son premier mentor.

« Je l’ai rencontré pour la première fois à 18 ans, à mes tout débuts. On n’a jamais travaillé ensemble, mais en exerçant la même profession, on se croisait souvent. C’est quelqu’un pour qui la flamme du métier ne s’est jamais éteinte, quelqu’un qui aimait aussi beaucoup la jeunesse. Il suivait nos projets de près. »

Il s’intéressait aussi à tout ce qui anime la vie culturelle. Pierre Javaux était de tous les lancements, de tous les événements artistiques. 

« C’était un amoureux des créateurs. Dès qu’il se passait quelque chose en ville, il était là. Il avait un appétit insatiable pour la culture. Il aimait échanger à propos des livres qu’il avait lus, des films et des spectacles qu’il avait vus », remarque Lysanne Gallant, amie très proche du regretté cinéaste.

Nombreuses amitiés

C’est au cours de l’un des nombreux événements culturels auxquels il participait que la professeure de littérature à l’Université de Sherbrooke, Isabelle Boisclair, a noué un premier lien d’amitié avec Pierre Javaux. 

« Tout le monde le connaissait, mais c’est quelqu’un qui ne se mettait pourtant pas à l’avant-plan, remarque-t-elle. C’est en 2010 qu’on s’est mis à échanger davantage sur la culture ou la politique. On discutait souvent autour d’un thé. Je le trouvais très ouvert d’esprit. C’était quelqu’un qui n’avait pas d’âge, pas de préjugés. Je lui prêtais souvent des livres sur toutes sortes de sujets, et encore plus pendant la pandémie parce que les bibliothèques étaient fermées et qu’en raison de son âge, il sortait peu. Nos discussions étaient toujours riches. Je perds un ami. Un interlocuteur précieux. » 

Le réalisateur, qui a notamment mis sa griffe au magazine télévisuel Les p’tits bonheurs de Clémence à Radio-Canada, qui a été longtemps impliqué dans la Course des régions et qui a signé quelque 2000 publicités pour le réseau Cogeco, travaillait ces dernières années sur un projet de film qui lui était très cher.

« Ce documentaire à propos de l’auteure-compositrice-interprète et poète Micheline Goulet, avec laquelle il a partagé son quotidien pendant plusieurs années, c’était le grand projet de sa vie, il y tenait beaucoup », remarque Lysanne Gallant. 

Le tournage était pratiquement terminé. Il restait à boucler le financement pour compléter l’étape du montage. 

«Ce que j’ai compris, c’est que malheureusement, cette œuvre ne verra pas le jour, note Anh Minh Truong. À moins que quelqu’un ne reprenne le flambeau.»