La pression populaire est de plus en plus forte sur les municipalités pour sortir le verre de la collecte pêle-mêle.

Conteneurs ou consigne?

Pendant que les MRC du Val-Saint-François et de Brome-Missisquoi cognent déjà à la porte du ministère de l’Environnement pour pouvoir offrir à leurs citoyens un moyen de récupérer plus efficacement le verre, la Ville de Sherbrooke en est encore à l’étape d’analyser ses options.

« C’est un sujet complexe et qui devient politique à cause du régime de compensations de l’industrie, explique la conseillère municipale Karine Godbout, présidente du comité de l’environnement à la Ville de Sherbrooke. On ne peut pas sortir le verre de la collecte sélective sans impact sur le plan financier. »

Les Sherbrookois sont pourtant nombreux à réclamer une autre option que le bac vert pour leur verre. Ils ont vu qu’à Saint-Denis-de-Brompton, par exemple, les citoyens peuvent le déposer dans un conteneur spécifique, aménagé derrière l’hôtel de ville, dans un projet pilote mené depuis 2015. Ils constatent également que le débat sur la consignation des bouteilles de vin ne semble pas près d’aboutir au Québec.

Après avoir reçu « une tonne » de demandes de citoyens, la conseillère municipale du parti Sherbrooke citoyen, Évelyne Beaudin, a d’ailleurs adressé une demande « formelle » pour que le sujet fasse l’objet d’une réflexion en comité plénier public.

« Les gens veulent savoir comment on fait le recyclage du verre à Sherbrooke et ils aimeraient pouvoir poser un geste pour mieux le recycler et contribuer à l’environnement », constate-t-elle.

« J’ai bien entendu la préoccupation des citoyens, l’appuie Mme Godbout. Il faut s’en occuper. On attend le positionnement du gouvernement pour savoir sur quel terrain on joue », ajoute celle qui a néanmoins discuté du dossier à huis clos avec ses collègues du conseil municipal au début de mars et qui assure qu’il en sera bientôt question devant les citoyens.

Karine Godbout

19 % de la collecte sélective

À la Régie de récupération de l’Estrie (Récup Estrie), qui regroupe Sherbrooke et les cinq MRC environnantes, le verre représente 19 % de la collecte sélective. On y retrouve pêle-mêle avec les autres matières les bouteilles de vin — que d’aucuns voudraient voir consignées au Québec — et les différents contenants de verre qui sortent de nos cuisines.

À défaut d’autres débouchés depuis la fermeture de la principale usine de traitement de verre au Québec en 2013, tout ce verre est aujourd’hui valorisé sous forme de matériau de recouvrement dans les sites d’enfouissement de Valoris à Bury et de Coaticook, explique le président de Récup Estrie, le conseiller sherbrookois Pierre Avard.

Ce n’est pas du recyclage, ce n’est surtout pas du réemploi, dénoncent plusieurs voix, mais le verre issu de la collecte sélective est néanmoins valorisé, dit-il, en insistant sur le fait que sans ce verre, il faudrait trouver d’autres matériaux pour faire du recouvrement dans les sites d’enfouissement.

Pierre Avard

« Si on veut récupérer le verre à part, il faut ajouter toute une infrastructure à celle qui existe déjà », met aussi en garde M. Avard, qui montre plutôt une ouverture à moderniser le centre de tri pour mieux traiter le verre, comme le propose Éco Entreprises Québec (ÉEQ), l’OBNL privé qui gère la contribution des entreprises qui financent le recyclage au Québec.

ÉEQ, rappelons-le, a mené un projet pilote de 12,2 M$ dans cinq centres de tri de la province au cours des deux dernières années pour conclure que ces installations ont la capacité de recycler 100 % du verre qui se retrouve au bac de récupération. Il faudrait pour ce faire investir 50 M$ pour moderniser les équipements des 23 centres de tri de la province et pour développer des marchés.

Même si ce rapport est très intéressant, du point de vue d’Alexandre Demers, adjoint à la transition énergétique et aux matières résiduelles au Conseil régional de l’environnement de l’Estrie, « il ne vient pas apaiser la pression populaire ou la nécessité d’opter pour des stratégies optimales de collecte du verre », estime-t-il.

« Le rapport souligne également des faiblesses qu’on ne peut négliger et qui dépassent le cadre de la modernisation des installations des centres de tri, dont la valeur de la matière, les investissements nécessaires et l’état du marché actuel pour le verre récupéré versus les autres alternatives comme la collecte via dépôt volontaire ou la consigne », ajoute M. Demers en précisant que le conseil d’administration du CREE, historiquement en faveur de la consigne, sera invité à revisiter sa position à la lumière du contexte actualisé.

Dans les écocentres?

Devant tant de questions encore sans réponses, Pierre Avard invite quant à lui à la prudence avant de commander des conteneurs pour déployer dans la ville de Sherbrooke.

« C’est vrai qu’il y a une sensibilisation des gens, mais est-ce qu’elle est massive? Je n’ai pas cette lecture-là à cause de ce que je vois quand je vais au centre de tri. C’est hallucinant ce qu’on trouve sur les lignes de tri. Le recyclage préoccupe les gens, mais au quotidien, le réflexe n’est pas là. Et c’est avec l’éducation et l’information qu’on va y arriver. »

Pour cette raison, M. Avard suggère qu’on commence par un projet pilote directement dans les écocentres de la ville, où les citoyens pourraient aller porter leurs bouteilles de vin et leurs contenants de verre.

« Mais il y a quand même un coût à ça, puisqu’il va falloir payer pour envoyer la matière dans les usines de transformation », souligne-t-il, en plus de devoir ajuster les compensations pour tenir compte de la baisse de tonnage dans les centres de tri.

Rappelant que Recyc Québec et Éco Entreprises Québec sont les maîtres d’œuvre de ce système de compensation, Karine Godbout insiste aussi sur le fait qu’il y a plusieurs facteurs à analyser avant de se lancer, tant par rapport aux coûts de la collecte elle-même qu’à la qualité du produit obtenu et à ses débouchés.

Et puisque le projet pilote d’ÉEQ a été mené à l’intérieur de l’industrie de la collecte sélective et qu’il n’avait donc pas la mission de réfléchir, par exemple, à l’élargissement de la consigne au Québec, elle plaide pour que le gouvernement procède lui-même à cette analyse globale.

« Je ne pense pas qu’on se traîne (à la Ville), conclut-elle, je pense plutôt qu’on s’arrête une minute pour bien mesurer les enjeux et pour prendre les bonnes décisions. »