Par crainte de possibles débordements, la Ville de Sherbrooke a annulé le contrat de location d'une salle de l'école Montcalm, où devaient se produire le 30 septembre les rappeurs Rymz et Mike Shabb.

Concert de hip-hop annulé : une poursuite sur le dos de la Ville?

Le promoteur du spectacle Back to School Party, Steve Black, n'exclut pas la possibilité de poursuivre la Ville de Sherbrooke. Après avoir tenté de s'entendre à l'amiable, les deux parties n'ont pas réussi à convenir d'un règlement, mercredi.
Rymz
Mike Shabb
« J'évalue mes options présentement. La résiliation du contrat qui me liait à la municipalité m'occasionne des frais. J'étais engagé par contrat avec les artistes qui devaient se produire le 30 septembre à Sherbrooke », explique M. Black.
Celui-ci a appris le 22 septembre dernier que la Ville de Sherbrooke annulait son contrat de location, notamment parce que la scène sur laquelle devaient se produire les rappeurs Mike Shabb et Rymz se trouve dans l'enceinte d'une école secondaire (le pavillon Montcalm, rue Portland).
« On m'a dit que l'école ne devait pas être associée à ce genre d'événement, qui se déroule avec permis d'alcool. J'avais déjà prévu des agents de sécurité pour encadrer la soirée, j'ai alors proposé de rayer le permis d'alcool du contrat », dit M. Black.
La décision d'annuler l'entente a été prise par les fonctionnaires après l'émission d'un document d'évaluation de risque produit par la Division des enquêtes criminelles du Service de police de Sherbrooke.
« D'après ce que j'ai compris, ce rapport a été ''commandé''. Par la Ville? Le Service de police? Une tierce personne? Ça, je l'ignore. Pour tenter d'infirmer la décision de la Ville, j'ai même proposé que des policiers viennent sur place faire de la sensibilisation auprès des jeunes présents au concert. À la Ville, ils n'ont rien voulu entendre. », résume M. Black.
«Un risque important», selon le rapport policier
Le rapport policier de cinq pages, dont La Tribune a obtenu copie, souligne que ce genre d'événement s'adresse aux jeunes de tous âges et « attire malheureusement, sans l'aval des organisateurs, des personnes associées aux gangs de rue, connus pour être actifs dans le recrutement de jeunes mineures à des fins de prostitution juvénile. Des débordements pourraient avoir lieu et des mineurs pourraient être en contact avec de l'alcool et des drogues dures ». Le document conclut que la soirée comporte « un risque important », il cite des événements antérieurs, à Sherbrooke (Hip Hop Fest 1 et 2) où « des sujets fortement criminalisés furent observés ». Il fait aussi des liens entre les deux rappeurs, Rymz et Mike Shabb (de son vrai nom Malcolm Blemir), et d'autres artistes avec lesquels ils ont déjà collaboré artistiquement qui ont eu des démêlés avec la justice. Le rappeur Souldia est notamment montré du doigt.
« Rymz et Mike Shabb n'ont pas de dossier criminel. Ils se sont sentis attaqués dans leur réputation. Rymz fait de la musique (il est d'ailleurs en nomination pour l'album hip-hop de l'année au prochain Gala de l'ADISQ), mais au quotidien, il travaille comme intervenant auprès de jeunes en difficulté à Montréal. J'ai parlé à son agent. En près de 300 shows, il n'y a jamais eu de problème. Quant à Mike Shabb, on le dépeint dans le rapport comme une personne ''qui semble entretenir de la rancoeur envers les autorités sherbrookoises''. Pour dire ça, les policiers s'appuient sur une entrevue accordée au média Vice dans laquelle Shabb, qui vient de Magog, raconte qu'il se sent plus anonyme à Montréal, donc plus libre », mentionne le promoteur, qui s'indigne aussi des préjugés qu'il perçoit dans le document policier.
«Une vision négative du hip-hop»
« Dans tout ça, il y a clairement une vision négative du hip-hop, que plusieurs associent encore au milieu de la rue, parce que c'est là que le genre musical est né, dans les coins plus difficiles des États-Unis. On est un peu ailleurs, aujourd'hui. De grands événements comme le Festival d'été de Québec et les FrancoFolies de Montréal programment des concerts de hip-hop. Le rappeur Koriass fait même la tournée des écoles! Les mots utilisés dans certains textes peuvent offusquer certains auditeurs, c'est vrai. Il reste qu'on est censé avoir droit à la liberté d'expression. Surtout que les chansons de Shabb et Rymz n'incitent pas à la haine ni à la violence. Alors rendu là, on n'est pas loin de la censure. C'est discriminatoire. Si j'avais présenté un spectacle country, je n'aurais pas rencontré les mêmes réticences », précise Steve Black.
Celui-ci a réservé la date du 12 janvier 2018, au Théâtre Granada, pour la tenue d'un nouveau spectacle avec ses deux artistes.
« Je viens de Sherbrooke, j'avais envie d'offrir une belle soirée aux jeunes qui aiment ce genre musical. C'est mon premier événement de cette envergure, avec des chanteurs sous contrat avec une maison de disque. Je trouve ça important de le faire. »
À la Ville de Sherbrooke, le président du comité exécutif, Serge Paquin, confirme que le promoteur a tenté de s'entendre avec le fonctionnaire responsable de la location de la salle au moment de l'annulation du contrat : « Mais ce fonctionnaire a pris sur lui d'annuler sans consulter, au préalable, les services juridiques de la Ville. On le déplore. »
Le SPS ne nous a pas rappelés, mercredi.
« Ce spectacle-là aurait dû avoir lieu », affirme le maire
Questionné en point de presse sur l'annulation du concert de Rymz et Mike Shabb, le maire Bernard Sévigny a admis que ce n'était pas « normal ».
« Ce spectacle-là aurait dû avoir lieu parce que l'entente avait été signée. Avec un encadrement spécifique s'il le fallait. Il y a eu un dérapage, j'en suis conscient, et c'est le deuxième en deux mois. La récurrence ne m'inquiète pas, mais ça arrive drôlement au même moment et il est question de moralité, quasiment, dans les deux cas. Est-ce que c'est préoccupant? Je dirais non, mais il y a des ajustements à faire sérieusement pour que ce genre de situation puisse monter au politique avant que les décisions soient prises au plan administratif », a-t-il commenté en faisant référence à la controverse soulevée par la murale d'Olivier Bonnard, au parc Victoria, il y a deux semaines. Celle-ci a été modifiée à la suite de l'inconfort exprimé par une agente professionnelle de la Division de la culture, à la Ville de Sherbrooke, ce que plusieurs ont décrié en condamnant une certaine forme de censure.
- Avec Luc Larochelle