La situation est difficile pour les employés du CIUSSS de l'Estrie dans les résidences en assistance continue.

CIUSSS de l'Estrie : employés en détresse dans les RAC

EXCLUSIF / Des morsures, des crachats, des objets lancés en leur direction, se faire lancer des selles, des cheveux arrachés, des grafignes, des menaces, de l’intimidation : les employés qui travaillent dans les résidences en assistance continue (RAC) du programme de déficience intellectuelle (DI) et de troubles du spectre de l’autisme (TSA) au CIUSSS de l’Estrie-CHUS ont la vie dure.

« Se faire pincer, se faire étouffer, se faire tirer les cheveux, se faire pousser, être menacé de mort ou de voies de fait, c’est rendu notre quotidien. Ça n’a aucun sens! » déplore Marie-Ève Borgia, directrice syndicale à l’APTS et elle-même éducatrice spécialisée dans une RAC où elle a subi deux agressions sévères en cinq ans.

Lire la réaction de la Direction du CIUSSS : Le milieu est exigeant et complexe, affirme le CIUSSS de l'Estrie

« L’ampleur de la détresse de ces employés est incroyable », déplore Emmanuel Breton, représentant national de l’APTS, le syndicat qui représente notamment les éducateurs spécialisés qui travaillent dans les RAC.

Désinstitutionnalisation

Que sont donc les résidences en assistance continue (RAC)? Les RAC sont nées à la suite de la désinstitutionnalisation des malades dans les années 1970 alors que le gouvernement a choisi de sortir les gens souffrant de troubles mentaux des hôpitaux pour les amener vivre dans des milieux plus « normalisant », comme des familles d’accueil.

« Les RAC sont aujourd’hui les "soins intensifs" pour les gens souffrant de DI, de TSA ou les deux qui ont des problèmes de comportement. Ce n’est pas un milieu de vie. C’est un endroit où les gens viennent quand ils vivent un épisode et qu’ils ont besoin d’une grande intensité de services. La durée de séjour et l’intensité des services varient énormément d’une personne à l’autre en fonction de la cause souche qui les amène à présenter des troubles du comportement », explique Christian Gauthier, directeur des programmes déficience intellectuelle, trouble du spectre de l’autisme et déficience physique au CIUSSS de l’Estrie-CHUS.

Les RAC sont des maisons adaptées et sécurisées (à différents niveaux). Sur le territoire du CIUSSS de l’Estrie-CHUS, il y en a six qui peuvent recevoir de quatre à six clients chacune, soit quatre à Sherbrooke et deux à Dixville dans la MRC de Coaticook.

Or avec les années, la pénurie de personnel s’est fait sentir dans les RAC comme ailleurs au CIUSSS et un exode du personnel s’est fait remarquer également. Et la situation est devenue critique, clame le syndicat et les nombreux employés rencontrés par La Tribune.

« La clientèle dans les RAC est de plus en plus lourde. La plupart des maisons ne sont plus adaptées, elles ont besoin de rénovations. Il y a du matériel brisé, des corridors trop étroits pour nos ballons de protection. On ne peut plus suivre nos formations. Il y a un très grand roulement de personnel et beaucoup de recrues qui apprennent sur le tas. Dans ce contexte, ce n’est plus sécuritaire pour nous de venir travailler », clame Marie-Ève Borgia.

Arrêts de travail

Dans l’année financière 2017-2018 au CIUSSS de l’Estrie, 24 employés ont connu un épisode d’arrêt de travail avec la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) pour une blessure physique ou à la suite de violences psychologiques. Vingt-et-une autres personnes ont eu recours à l’assurance-salaire. « Mais tous ces arrêts de travail n’ont pas nécessairement de lien avec une agression d’un usager », tient à nuancer Christian Gauthier.

Il y a 90 postes répartis dans les six RAC, et à cela s’ajoute environ 70 employés sur la liste de rappel.

Si la direction du CIUSSS a embauché une vingtaine de surveillants d’établissements qui ont été formés à la réalité des RAC au printemps, ceux-ci n’arrivent pas à combler tous les quarts de travail. Quand un quart est à découvert, la direction appelle une compagnie de sécurité privée en renfort pour assurer la sécurité des éducateurs spécialisés et des clients sur le plancher.

« L’intention est là », concède Emmanuel Breton de l’APTS. « Mais le moyen est inadéquat. Ces gens ne sont pas formés. »

« L’autre jour, il y avait un agent de sécurité qui parlait à peine français. Quand une éducatrice lui a demandé de l’aide, il ne comprenait pas ce qu’elle demandait, ce qui n’aidait en rien le client à retrouver son calme », illustre Marie-Ève Borgia.

Faute de personnel, il y a aussi du temps supplémentaire et du temps supplémentaire imposé. Le taux est de 12 %, soutient la direction. « Mais récemment, on a imposé deux quarts de travail de suite à la même personne! Après 24 heures dans une RAC, c’est impossible d’être en état de faire son travail adéquatement », s’inquiète Marie-Ève Borgia.

Par amour pour la clientèle

Les employés qui travaillent dans les RAC par choix sont maintenant rares. Mais il y a en a qui restent encore par amour pour leur clientèle. « Quand on devient une personne significative pour un usager, on peut voir des beaux progrès dans son comportement et ça, c’est extraordinaire et très valorisant », souligne une employée.

Une autre employée choisit de rester en poste dans un RAC malgré ses années d’ancienneté qui lui auraient permis d’aller travailler dans d’autres milieux. Mais son désir de rester auprès de cette clientèle ayant un trouble de comportement a un prix. Un prix qu’elle a payé cher plus d’une fois.

« Je dis toujours que je sais à quelle heure commence mon quart de travail mais que je ne sais jamais dans quel état je vais le terminer! Jusqu’ici, j’ai eu deux arrêts de travail pour agressions physiques et un arrêt pour violence psychologique. Nous avons continuellement peur pour notre sécurité, car on sait que notre milieu n’est pas sécuritaire. Nous sommes constamment en état d’hypervigilance du début jusqu’à la fin de notre quart de travail. Alors même une journée où les usagers n’ont pas eu de "comportement", nous sommes tout de même vidés à la fin de la journée. Nous sommes rendus vulnérables lorsque l’employeur nous oblige de rester sur le plancher pour un deuxième quart de travail faute de personnel, ce qui augmente encore plus nos risques d’agression », ajoute-t-elle.

Que faudrait-il faire pour que les employés retrouvent une plus grande sécurité quand ils arrivent au boulot dans leur RAC?

« Dans un monde idéal, il faudrait rénover les bâtisses des RAC pour que les milieux deviennent beaucoup plus sécuritaires. Il faut constamment des surveillants d’établissements formés. Au niveau national, il faut aussi rendre ce travail plus attractif avec des primes, qui existent dans d’autres milieux comme la psychiatrie, ce qui assurerait une relève », soutient Emmanuel Breton.

Des tables vissées au plancher, des accessoires sécurisés, des pièces où l’on peut s’isoler ou au contraire en sortir rapidement en cas de crise, des corridors plus larges pour y passer avec les ballons de sécurité, des armoires ou des cadres de porte solides qui ne s’arrachent pas facilement lors de crises des usagers, voilà toutes des choses qui manquent aux travailleurs de certaines des RAC.

« Travailler avec cette clientèle, c’est un beau défi et ce sont des beaux milieux. Les gens aiment travailler avec cette clientèle qui peut avoir de grands besoins et on apprécie quand on les voit évoluer grâce à nos interventions. Mais il nous faut plus de sécurité. Ce n’est pas normal que les employés considèrent que ça fait partie du travail de se faire arracher des cheveux ou de se faire cracher dessus quand on arrive au travail! » ajoute Marie-Ève Borgia.