Quatre bannières (Pharmaprix, Familiprix, Uniprix et Jean Coutu), quatre façons de présenter l'information : malgré leurs différences, les factures présentent toutes un tableau clair et complet du prix détaillé de chaque médicament vendu sous ordonnance.

Branle-bas dans les pharmacies

Les pharmaciens ont l'obligation depuis vendredi de remettre à leurs clients une facture détaillée pour chaque médicament couvert par le régime général d'assurance médicaments du Québec. Pour les patients, cela signifie une meilleure compréhension des prix à la pharmacie. Pour les pharmaciens, cela signifie une très grande transparence... quelque peu contestée d'ailleurs.
« Nos pharmaciens sont prêts », assure Jean Bourcier, directeur général de l'Association québécoise des pharmaciens propriétaires (AQPP).
« Nous avons décidé de faire contre mauvaise fortune bon coeur et nous voyons maintenant l'entrée en vigueur de cette nouvelle loi comme une façon de parler davantage à nos patients de nos services, de ce que nous faisons réellement derrière notre comptoir », ajoute Jean Bourcier.
Concrètement, cela signifie que chaque facture remise à un patient doit être détaillée avec quatre coûts distincts.
1) Les honoraires professionnels du pharmacien pour chaque service fourni, soit le coût de ses services professionnels et des coûts d'exploitation de la pharmacie.
2) Le prix assumé par le régime général pour chaque médicament ou fourniture (prix couvert par tous les assureurs, autant le régime public que les assureurs privés).
3) Le coût payé par le pharmacien au distributeur ou grossiste.
4) Le prix coûtant payé par le pharmacien pour le médicament.
Quel est l'objectif derrière cette modification à la Loi sur l'assurance médicaments? « Cette nouvelle obligation de remettre une facture détaillée s'inscrit dans une perspective de transparence et permettra dorénavant au patient de bien comprendre les montants qui lui sont réclamés par un pharmacien. Au final, le patient sera mieux outillé afin de faire un choix éclairé et de prendre une décision selon ce qu'il juge raisonnable », explique le ministre de la Santé et des Services sociaux Gaétan Barrette.
Honoraires très variables
La Tribune a visité plusieurs pharmacies vendredi pour récupérer quelques médicaments d'ordonnance.
Première constatation : toutes les pharmacies visitées ont respecté l'entrée en vigueur de la loi. Si la présentation varie d'une bannière à l'autre, toutes demeurent compréhensibles.
Seconde constatation : les honoraires varient énormément d'un médicament à l'autre. Pour une ordonnance d'acétaminophènes par exemple, le coût du médicament et du grossiste est de 2,86 $, et les honoraires professionnels sont de 8,37 $.
Pour un anticoagulant, le prix du médicament et du grossiste est de 90,74 $, alors que les honoraires sont de 20,90 $.
Un pharmacien, rencontré vendredi et qui ne souhaitait pas être identifié, a précisé que les services professionnels derrière chaque prescription sont les mêmes (vérification du dossier du patient, des interactions entre chaque médicament au dossier, etc.) peu importe le coût du médicament, ce qui explique le coût plus élevé des honoraires pour une prescription dont le coût est peu élevé.
Les nouveaux détails permettront ainsi aux consommateurs de comparer les prix d'une pharmacie à une autre s'ils le désirent pour chacun de leurs médicaments (voir autre texte).
En cette première journée où est entrée en vigueur la loi sur la facturation, la nouvelle n'a pas semblé susciter l'engouement ni la curiosité des consommateurs dans les pharmacies visitées par La Tribune. Aucun des nombreux clients qui ont payé leurs médicaments n'a posé de questions sur sa facture. Lorsque la journaliste a posé des questions sur sa facture en récupérant une prescription, la commis lui a chaque fois expliqué brièvement en quoi consistait chaque nouvelle case présente sur son reçu.
« Chaque pharmacie a sa propre réalité »
Une différence de prix pour un même médicament vendu dans deux pharmacies différentes, des honoraires plus élevés dans certaines pharmacies ou sur certains médicaments... La nouvelle facturation détaillée risque de soulever bien des questions chez les consommateurs au cours des prochains mois.
« Les honoraires des pharmaciens comprennent non seulement leurs services professionnels, mais aussi les coûts d'exploitation de la pharmacie : le local, le chauffage, les salaires des employés. Chaque pharmacie a sa propre réalité. Le coût d'un local n'est pas le même en plein centre-ville de Montréal qu'en région par exemple », illustre Jean Bourcier, directeur général de l'Association québécoise des pharmaciens propriétaires (AQPP).
Est-il vraiment étonnant que les prix varient d'une pharmacie à une autre? En effet, les consommateurs ne s'attendent pas à payer le même prix pour un produit de consommation selon le magasin où ils se rendent - pensons notamment à la nourriture dont le coût varie parfois beaucoup d'une chaîne à une autre. Les clients souhaitent également que le prix de l'essence varie d'une station-service à une autre. Il s'agit de la loi de la concurrence et du libre-marché.
Un magasinage inutile
Les consommateurs commenceront-ils quand même à magasiner leurs médicaments dans l'objectif de payer moins cher? « Si les gens commencent à se rendre dans plusieurs pharmacies et à éparpiller leurs prescriptions dans plusieurs pharmacies, est-ce qu'il y a vraiment une économie? Ils vont dépenser davantage en essence et en temps. En plus, c'est toujours une très mauvaise idée d'éparpiller ses prescriptions. Ce qu'on doit magasiner, c'est le meilleur pharmacien, le meilleur professionnel pour répondre à ses besoins, pas le prix le plus bas sur un de ses médicaments », assure le directeur de l'AQPP.
Au départ, les pharmaciens propriétaires ont accueilli cette modification à la loi avec beaucoup de froideur. « On trouvait que c'était injuste de demander une telle transparence aux pharmaciens. On aurait apprécié qu'on demander la même transparence à tous les acteurs du milieu », ajoute M. Bourcier.
En effet, si les patients changent de pharmacie parce qu'ils trouvent leur médicament moins cher dans une autre bannière, à qui l'économie bénéficiera-t-elle en fin de compte? Pas nécessairement au consommateur, qui ne paie qu'une petite partie de sa prescription grâce aux différents régimes d'assurances public et privé. « S'il y a une baisse du prix des médicaments, est-ce que les primes des assurances collectives vont baisser? C'est pour ça qu'on aurait apprécié une transparence de tous les acteurs, y compris des assureurs privés », ajoute Jean Bourcier.
La Fédération canadienne de l'entreprise indépendante (FCEI) va beaucoup plus loin. Pour elle, la modification de la loi 92 « déploie un interventionnisme débridé de l'État qui crée une brèche importante dans les fondements de la libre entreprise et du droit au secret commercial ».
« Comme tous les entrepreneurs, les pharmaciens oeuvrent dans un univers où ils sont en compétition les uns avec les autres et où les clients peuvent faire leurs achats dans la pharmacie de leur choix. Comme tous les chefs d'entreprise, ils prennent des risques d'affaires, déploient des stratégies marketing pour attirer et retenir la clientèle et ont des réalités qui diffèrent grandement en fonction de leur taille, de leur localisation, de leur clientèle, etc. Comme dans tous les secteurs, certains choisissent d'avoir des marges de profit plus ou moins élevées en fonction de leur réalité propre et des stratégies commerciales qu'ils adoptent. Alors pourquoi les pharmaciens devraient-ils être traités différemment des autres entrepreneurs par le gouvernement, en ayant désormais l'obligation de divulguer des composantes de leur marge de profit à leurs clients? » s'insurge Martine Hébert, vice-présidente de la FCEI dans une lettre ouverte publiée aujourd'hui.