Paskale Hamel, coordonnatrice chez SOS Grossesse Estrie, soutient qu’il faut continuer de travailler pour que les femmes aient accès au libre choix en ce qui concerne l’issue de leur grossesse.

Avortement  : encore des préjugés

Le 28 janvier marquera le 30e anniversaire du jugement historique rendu par la Cour suprême du Canada dans la cause du Dr Henry Morgentaler, accusé de pratiquer illégalement des avortements. Cette décision invalidait l’article 251 du Code criminel, qui, depuis 1969, ne permettait l’avortement que si la grossesse mettait en danger la vie ou la santé de la mère.

Depuis, bien du chemin a été parcouru. « Trente ans plus tard, l’avortement est toujours gratuit et légal au  Québec, mais c’est une situation qui demeure fragile », explique Paskale Hamel, coordonnatrice de SOS Grossesse, un organisme voué à l’aide à la décision pour les femmes qui vivent une grossesse non désirée.

Quand il est question d’avortement au Québec, il faut faire face à de nombreux préjugés. D’abord, on véhicule souvent à tort que le nombre d’avortements est en croissance continue au Québec. Mais non. « Il y en a eu 27 500 en 2007 et 25 000 en 2015. Ces données sont stables depuis plusieurs années », souligne Mme Hamel.

À la Clinique de planning de Sherbrooke, la même tendance à la stabilité s’observe : depuis 2012-2013, on compte entre 993 et 1034 avortements chaque année.

Ensuite, il y a toute la question des préjugés envers celles qui tombent enceintes sans le vouloir. « Si une femme est menstruée de l’âge de 12 ans jusqu’à 45 ans, ça fait environ 400 occasions de tomber enceinte. Il est donc possible qu’il arrive une grossesse non désirée pour toutes sortes de raisons : une pilule oubliée, un condom déchiré, une relation non protégée, sans compter qu’aucune méthode de contraception n’est sûre à 100 %, et il y a aussi toute la question des violences sexuelles. Pour toutes ces raisons, oui il arrive qu’une femme vive une grossesse non désirée au cours de sa vie. Statistiquement, on dit même qu’une femme sur trois vivra un avortement au cours de sa vie. Mais non, l’avortement n’est pas perçu par les femmes comme une méthode de contraception. Les femmes qui vivent un avortement n’ont pas envie d’en vivre un autre, même si l’avortement est aujourd’hui accessible et pratiqué par des médecins compétents », explique Paskale Hamel.

Ensuite, on pense souvent que ce sont les adolescentes qui tombent enceintes par accident et choisissent l’avortement. Mais non. « Il y a bien des adolescentes, mais nous rencontrons aussi des femmes de tous les âges, jusqu’à 45 ans! Il y a une clientèle d’étudiantes du cégep et de l’université. Mais il y a aussi des femmes dans la trentaine qui tombent enceintes alors qu’elles ont déjà des enfants et des femmes dans la quarantaine qui se croyaient en ménopause et qui se font surprendre », illustre en exemple Mme Hamel.

Les statistiques fournies par le ministère de la Santé et des Services sociaux corroborent ses déclarations : de 1976 à 2010, les femmes âgées de 20 à 24 ans présentent le taux d’interruption volontaire de grossesse (IVG) le plus élevé.
Depuis les années 2000, une tendance à la baisse du taux d’IVG chez les femmes des groupes d’âge de 15 à 34 ans et une légère hausse chez les femmes des groupes de 35 à 44 ans ont été observées. Le groupe des 10 à 14 ans est demeuré stable depuis 1976, à environ 0,5 IVG pour 1000 filles.

L’accessibilité, toujours un enjeu

Il y a aussi l’accessibilité des services qui demeure un enjeu prioritaire. À Sherbrooke, la Clinique de planning, santé sexuelle et planification familiale du CIUSSS de l’Estrie–CHUS offre un service efficace et aussi des rencontres d’aide au choix.

Ce n’est pas partout le cas au Québec alors qu’en 2014, la Fédération du Québec pour le planning des naissances constatait l’inégalité de la répartition territoriale : 12 régions du Québec sur 17 ne disposaient que d’un ou deux points de services; 20 des 48 points de services ne pratiquaient des avortements qu’un jour par semaine; dans 21 points de service, l’attente allait de 3 à 5 semaines et 22 d’entre eux ne disposaient pas de tables gynécologiques adaptées aux personnes à mobilité réduite.

« Il faut continuer de travailler pour conserver un droit à l’avortement pour toutes les femmes », ajoute la coordonnatrice chez SOS Grossesse.

Puis il y a ces organismes et ces intervenants qui, çà et là, se disent pro-choix mais ne le sont pas du tout. « On a déjà entendu parler d’un organisme qui donnait une carte d’affaire avec une petite épinglette en forme de pieds de bébé en signalant que l’embryon était à peu près de cette taille... Vous imaginez l’impact sur le choix d’une femme... » déplore Paskale Hamel.

Face à une grossesse non désirée, une femme fait face à trois choix : poursuivre la grossesse et élever l’enfant, l’offrir en adoption ou se faire avorter.

Les femmes face à trois choix... et demi

Lorsqu’elle se retrouve enceinte sans l’avoir voulu, la femme fait face à trois choix : poursuivre la grossesse et garder l’enfant, avoir recours à l’avortement ou choisir l’adoption. Souvent, les femmes sont déchirées.

Depuis peu, une sous-option s’est ajoutée : la pilule abortive est maintenant disponible par le biais d’un médecin pour les Québécoises qui souhaitent mettre fin à une grossesse de neuf semaines ou moins à l’aide d’un médicament plutôt qu’à l’aide de la procédure chirurgicale.

« SOS Grossesse est là pour aider les femmes à faire un choix éclairé, mais sans les conseiller. La question à leur poser est : qu’est-ce qu’elles pensent être le meilleur choix pour elles aujourd’hui? » explique Paskale Hamel.

Chez SOS Grossesse, on pourra donc discuter des trois voies possibles pour la grossesse en cours. En faisant attention à tous les mots utilisés pour éviter à la femme de plonger plus profond encore dans ses doutes et ses inquiétudes.

« On évitera par exemple de parler de "bébé", parce que légalement, il y a des stades au niveau de la grossesse : il s’agit tout d’abord d’un embryon, puis d’un fœtus, qui devient un bébé seulement lorsqu’il sort vivant du ventre de la femme », nuance Paskale Hamel.
Ensuite entrent en ligne toutes les croyances personnelles et religieuses, ce qui rend le tableau encore plus difficile à gérer.
« Les femmes ressentent beaucoup de culpabilité. Au moment de l’intervention, même si c’est une intervention qui se fait très bien, ça peut être difficile pour les femmes, le conjoint ou les parents de la femme enceinte. Par contre, plus le choix est clair pour la femme, moins l’intervention sera difficile à vivre », ajoute Mme Hamel.