Vincent Bossé, chauffeur de taxi, espère que la crise ne s’éternisera pas et s’inquiète pour l’avenir.
Vincent Bossé, chauffeur de taxi, espère que la crise ne s’éternisera pas et s’inquiète pour l’avenir.

[Au Front] Vincent Bossé, chauffeur de taxi : essentiel, mais peu d’appels

Mélanie Noël
Mélanie Noël
La Tribune
Partout, des travailleurs et travailleuses sont au front malgré l’arrêt d’un nombre incalculable d’activités sociales, culturelles, économiques. Les médias de la Coopérative nationale de l’information indépendante (CN2i) poursuivent aujourd’hui une série de portraits de ceux pour qui il n’y a pas d’isolement à la maison. Ces héros du quotidien qui tiennent le fort dans nos vies chamboulées.

Vincent Bossé est chauffeur de taxi, un travail jugé essentiel. Mais les temps sont difficiles pour ses collègues et lui, car le nombre d’appels a chuté drastiquement depuis la pandémie, une grande portion de la population ne travaillant pas et le gouvernement incitant chacun à demeurer à la maison. Pour survivre, les chauffeurs de taxi font des livraisons d’épicerie et de médicament. Mais l’inquiétude est grande face à l’avenir.

Q Comment votre travail a été transformé par la COVID-19?

R On a une perte de revenus incroyable. Je dirais que j’ai perdu entre 75 et 80 pour cent de mon chiffre d’affaires. Ça, c’est par jour et en plus on travaille juste une journée sur deux maintenant. 

Le temps d’attente entre les appels est effrayant. Alors qu’habituellement, les appels peuvent se succéder un après l’autre, présentement je peux attendre une heure, deux heures, même trois heures avant d’avoir un appel.

Lorsque les gens reçoivent leur chèque d’aide sociale ou de pension de vieillesse, on voit une légère augmentation, mais ça rien à voir avec le volume d’appels qu’on reçoit en temps normal. Avant, j’engageais un chauffeur pour être dans mon taxi quand je n’y étais pas. J’ai dû le congédier, car ça ne vaut plus la peine.

En même temps, les gens qui n’ont pas de voiture doivent pouvoir aller à l’épicerie, à la pharmacie et à l’hôpital. J’ai reconduit quelques personnes au centre hospitalier, mais personne encore qui s’en allait se faire tester pour la COVID-19.

Mais il y a beaucoup moins de personnes âgées, évidemment, et les transports adaptés ont été réduits à néant quasiment.

On est inquiet, car les paiements n’arrêtent pas, eux. J’espère que la crise ne dura pas six mois. L’aide gouvernementale, s’il y a aide, sera la bienvenue. Mais je te garantis qu’il y en a qui ne survivront pas.

Q Quelles mesures avez-vous prises pour vous protéger?

R Je ne prends pas de chances, j’ai toute une procédure de désinfection autant pour les clients et mon taxi que pour moi. J’ai installé un panneau de lexan, c’est comme un acétate mais c’est plus épais, dans mon taxi pour me séparer de mes clients. Ça évite toute projection, par exemple, dans le cas où un client éternuerait. Je désinfecte aussi mon taxi en entier entre chaque client. Le désinfectant sent fort et ça pogne un peu dans la gorge. C’est pas l’idéal, mais j’aime mieux que ce soit dur sur la gorge que me ramasser dans un lit d’hôpital. Et mes clients se sentent protégés.

Évidemment, j’encourage fortement les gens à payer par PayPass. Mais s’ils paient en argent comptant, papier ou monnaie, je le mets dans un pot et je désinfecte le tout au savon à vaisselle en arrivant à la maison.

Je suis aussi pompier, alors je suis sur deux fronts en même temps. Et ma conjointe est secrétaire médicale à l’hôpital, alors des fois au lieu de se demander si on attrapera le virus, on en vient à se demander : c’est quand qu’on l’attrapera. Mais on tente de réduire les risques au maximum. Je ne me suis jamais autant lavé les mains et je n’ai jamais utilisé autant de Purell de toute ma vie.

Q Vos clients vous parlent de la pandémie?

R C’est certain. C’est le sujet de l’heure alors tout le monde parle juste de ça. Tout le monde est inquiet et mon rôle est de les rassurer en prenant toutes les mesures d’hygiène possibles pour que mon taxi soit sécuritaire et ne permette pas la transmission de la pandémie.

C’est vraiment pas une belle période pour les chauffeurs de taxi, mais c’est vraiment pas une belle période pour tout le monde. Je parle pour ma paroisse, mais c’est la même chose pour ceux qui ont des boutiques ou des restaurants, par exemple.

Q Comment vous sentez-vous par rapport à cette situation jamais vécue?

R En fait, j’en suis pas à ma première épidémie, car j’ai travaillé quelques années en République démocratique du Congo comme chef de district aux incendies pour les Nations Unies pendant l’éclosion de l’Ebola. J’en ai vu d’autres et je suis encore vivant aujourd’hui. J’ai déjà eu la malaria, j’ai aussi attrapé d’autres parasites. Les mesures sanitaires et les fameux ennemis invisibles, je suis habitué. Au Congo, les mesures sanitaires étaient sévères. Les Nations Unies ne pouvaient pas se permettre de perdre du temps dans un pays en guerre. Mais jamais je n’aurais pensé que le Québec serait touché par ce genre de phénomène. La COVID-19 n’était pas nécessaire. Mais on garde la tête froide et on va travailler fort pour passer au travers.