Lucie Mandeville
Les aînés qui vivent leurs derniers mois, sans être entourés de leurs proches, éprouvent un sentiment inimaginable. Les proches veulent être présents avant le grand départ.
Les aînés qui vivent leurs derniers mois, sans être entourés de leurs proches, éprouvent un sentiment inimaginable. Les proches veulent être présents avant le grand départ.

Attendre le déconfinement, c’est se sentir inutile

CHRONIQUE / Lucie Mandeville est auteure, conférencière et chroniqueuse à la radio. Psychologue retraitée et professeure retraitée de l’Université de Sherbrooke, elle est l’une des principales références au Québec concernant la psychologie positive. Après trois best-sellers publiés chez les Éditions de l’Homme, Le bonheur extraordinaire des gens ordinaires. La psychologie positive pour tous (2010), Soyez heureux, sans effort, sans douleur, sans vous casser la tête (2012), Malade et... heureux? (2014), elle a écrit chez Le Jour, éditeur, un conte philosophique sur l’existence, Le fou. À la découverte du monde invisible (2018).

On parle du déconfinement, enfin! Cela donne de l’espoir à ceux qui entrevoient la fin. Attention, néanmoins, passer du confinement au déconfinement, ce n’est pas comme revenir de vacances, cela se vit avec une dose d’anxiété. Aussi, comme on parle d’un déconfinement progressif, certains doivent encore attendre avant de recommencer leurs activités, alors qu’ils ont déjà rongé leur frein.

Au retour des vacances, nous nous sommes reposés, il ne reste que quelques jours pour profiter de ce long congé. Nous sommes prêts à reprendre le boulot ou à retrouver les copains à l’école. Ce n’est pas ce que vivent les personnes qui ont passé les dernières semaines en confinement.

Une injonction extérieure force l’attente et provoque un effet sur la santé psychologique qui est loin d’être positive : difficulté de concentration, démotivation, apathie. Une partie du cerveau est occupée à se demander : « Quand reviendra-t-on? Sous quelles conditions sanitaires? Pourquoi je me sens si démotivé? » On se culpabilise! Évidemment, il est n’est pas bon pour la santé psychologique que l’attente dure longtemps. 

Les personnes sans emploi se sentent inutiles

Le sentiment d’utilité donne un sens à la vie en société. Dans le contexte actuel, des réalités diffèrent les unes des autres. Les professionnels qui sont sur le front, surtout les services essentiels, ont un contrôle sur la situation. Par leurs actions, ils se sentent utiles. Les travailleurs à la maison n’ont pas de contrôle, mais ils sont en action. Ils se sentent utiles. Les personnes ayant perdu leur emploi n’ont pas de contrôle. Comme ils ne sont pas dans l’action, ils se sentent franchement inutiles.

Le pire, ce sont les personnes en appartement, sans jardin à aménager, sans demeure à rénover. En plus de perdre leur utilité, leur liberté, elles perdent aussi le sens de leur vie. Mais pire encore sont les aînés qui tournent en rond dans leur petite chambre du centre d’accueil. Et on leur a dit que ça allait être encore long! On connait l’effet de l’exercice sur la santé mentale. Enfin pour eux, ils peuvent aller marcher dehors. 

Les aînés qui vivent leurs derniers mois, sans être entourés de leurs proches, éprouvent un sentiment inimaginable. Les proches veulent être présents avant le grand départ. On les comprend. Sachant les effets psychologiques désastreux pour les familles, on ne devrait jamais se rendre jusque-là! Saisir ces différences peut aider à comprendre les fortes réactions négatives des gens qui, dans l’attente, perdent leur sentiment d’utilité, en plus de leur liberté. La nature humaine n’est pas faite pour être confinée!

Les enfants et les adolescents face au déconfinement

Les enfants rentrent à l’école. Certains sont contents. Ils ont raison de l’être. Faisons en sorte qu’ils n’y retournent pas avec le sentiment d’être en danger. Avis aux parents, ne pas oublier que la santé psychologique a un impact considérable sur la santé physique. Sortir de la maison, voir des amis, s’épanouir, c’est bon! Un jeune dit : « J’ai passé à travers le confinement et m’en suis sorti plus fort. Maintenant, je vais à l’école ». Il vient de réaliser un apprentissage qui lui servira toute sa vie.

Certains adolescents restent à la maison. Ils ne suivent pas les plus jeunes ni les parents qui rentrent au travail. « On se sent oubliés, dans le déconfinement. Pourtant, on peut respecter la distanciation sociale, on sait compter! On sait ce que sont deux mètres », déclarait un élève du secondaire, à la télé. Cette impression d’être oubliés s’ajoute à la démotivation face à l’école, pour des jeunes en difficulté. Sans compter les conflits possibles vécus dans les familles. Ces jeunes ont un plus grand besoin d’encadrement, qui vient habituellement de leurs professeurs. Ils se sentent un peu, peut-être beaucoup, perdus. Tandis que d’autres jeunes en profitent pour participer aux travaux de la maison : faire la cuisine, installer des luminaires, etc… Ceux-ci découvrent des aptitudes qui ne sont pas visées par le cursus scolaire.

Ne pas attendre le déconfinement

Idéalement, on ne doit pas attendre de recommencer l’école ou le travail pour retrouver son sentiment d’utilité.

Celles et ceux qui ont pris des initiatives, pour eux-mêmes ou pour la société, ont compris le lien entre leurs actions et le bien-être psychologique. 

Ils se sont mis à bouger, à manger sainement. Ils ont tendu la main à autrui. Ils ont créé des chaines téléphoniques pour briser l’ennui. Ils ont rendu service aux personnes aînées en faisant leur épicerie.

Si le premier pas est difficile, il permet toutefois d’avoir du contrôle sur un aspect de sa vie. Un seul aspect suffit. Après le premier pas, s’enclenche un mouvement positif de valorisation personnelle. On se sent mieux et ça donne envie de faire d’autres pas!