Aider les « porteurs d’uniformes »

« Quand tu es policier, tu as comme une chaudière. Elle se remplit toutes les fois que tu vas sur un suicide ou que tu vis des situations particulières. Parfois, la chaudière déborde. Si tu peux trouver des moyens pour la vider, tant mieux », image Patrice Grégoire, un retraité de la Sûreté du Québec.

Représentant pour la maison de répit La Vigile, un organisme de Beauport qui s’occupe de la santé mentale de « tous ceux qui portent ou qui ont porté l’uniforme », Patrice Grégoire explique que plusieurs des thérapies sont proposées pour combattre les problèmes que rencontrent les agents de la paix. Il s’agit d’une place pour vider sa fameuse chaudière.

« Que ce soit pour les chocs post-traumatiques, toutes les dépendances, les émotions, on travaille avec tout type de problématiques. Au départ, c’était pour les agents de la paix seulement. S’est rajoutée toute la clientèle des paramédics, des pompiers et des militaires. C’est aussi pour les gens autour », indique l’ancien policier de la SQ, de la GRC et de la police municipale de Disraeli, faisant référence aux membres de la famille et aux répartiteurs, par exemple.

Patrice Grégoire a œuvré à la Sûreté du Québec durant 31 ans.

« Les événements nous affectent différemment, mais on accumule, analyse M. Grégoire. Si on n’a pas de façon de s’en libérer, ça met du poids. C’est comme si on mettait des roches dans un sac à dos. À la fin, aussi petite soit la roche, les genoux vont finir par plier. Dans ce métier, quand les genoux nous plient, les plus anciens ne peuvent pas lever la main. On ne peut pas demander de se faire sauver, on est là pour sauver le monde. Il peut arriver de développer certaines dépendances à la suite de ce que l’on vit. De là l’importance d’avoir ce lieu-là », pense M. Grégoire, qui a lui-même vécu des événements traumatisants au cours de sa carrière. 

L’ancien agent de la paix aimerait qu’un projet-pilote de sentinelles passe à la deuxième vitesse à la Sûreté du Québec. Selon lui, cet outil pourrait aider les policiers et peut-être éviter des suicides. D’ailleurs, le Service de police de Sherbrooke est un exemple en matière de pairs-aidants, selon lui. « Ça fait toute la différence. Avoir quelqu’un qui a un petit coffre d’outils qui lui permet de détecter des signes. On va le chercher et on l’amène vers les ressources. On le suit. J’ai fait 31 ans à la SQ. Je crois qu’on est à l’étape que, dans le projet pilote qu’on a, le pilote atterrisse, qu’on évalue le projet et qu’on en mette dans tous les postes afin de prévenir des faits malheureux. En 2017, huit policiers se sont enlevé la vie », rappelle celui qui est retraité depuis un mois et demi. Le projet pilote de la SQ est débuté depuis le 31 mai. La SQ confirme qu’un processus de recrutement a actuellement lieu dans les différents districts. 

Aujourd’hui, la question de la santé mentale est moins tabou qu’elle l’était. Cependant, certaines personnes ont toujours des craintes, selon M. Grégoire. « Dans une perspective de promotion, les employés ne veulent pas paraître faibles. Cette crainte, on ne pourra jamais l’enlever. Celui qui arrive comme agent-patrouilleur et qui vise le poste de directeur général, il a ses limitations. Cependant, celui qui veut avoir une belle carrière sans trop se maganer [va parler] », décrit l’agent qui a servi dans les corps policiers durant 38 ans. 

Patrice Grégoire, qui a occupé plusieurs postes dans sa longue carrière, s’implique dans La Vigile depuis une décennie. « Un jour, un agent de la paix à Montréal s’est retrouvé en petite boule dans une urgence. Son problème de dépendance était avancé. Sa famille ne croyait plus en lui et ne voulait pas aller le reconduire à Québec. Je suis allé chercher la personne et on s’est rendu de Montréal à Québec. Il a voulu changer d’idée quelques fois. Rendus dans le stationnement, on a été 45 minutes à réévaluer. C’est de mettre le genou par terre. C’est d’admettre que tu as un problème. Finalement, on a traversé le seuil de La Vigile. Je suivais la personne. Quand il a rencontré les autres qui étaient là, j’ai vu 1000 livres de briques tomber de ses épaules. Il était parmi les siens », raconte l’agent qui n’est pas thérapeute, mais qui se dit à l’écoute de son entourage. 

Patrick Bigras

Dans les dernières semaines, le suicide du policier Patrick Bigras a été très médiatisé. Alors patrouilleur, il avait découvert les corps des deux enfants du cardiologue Guy Turcotte, poignardés à plusieurs reprises. « Les huit policiers qui se sont enlevés la vie en 2017, on en a moins parlé, car il n’y avait pas l’événement Turcotte. Il n’y avait rien d’accrocheur. Si on avait eu un système de sentinelles équipé pour aller plus près de la personne qui a les genoux qui plient, ça aurait pu faire la différence. Prenons cette situation où il est maintenant trop tard et tentons de bâtir sur ce qui est arrivé », dit l’ancien policier, qui a été le diacre d’office aux funérailles de l’agent Bigras. 

Ce décès aura servi à parler de la santé mentale chez les policiers. « J’en ai vu qui se questionnaient. Ils en ont vécu autant sinon plus. Ils se demandent s’ils ne sont pas le prochain à chavirer comme ça », décrit l’ancien policier.

+ La Vigile

La Vigile, qui offre six programmes psychoéducatifs, est située à Beauport. La maison de thérapie compte plusieurs chambres. Si les policiers peuvent contribuer à même leur paie au financement de l’organisme sans but lucratif, des événements sont organisés afin de trouver de l’argent. À Sherbrooke, samedi matin dès 10 h, un rassemblement est prévu. Des témoignages de porteurs d’uniforme ayant bénéficié des services de La Vigile pourraient avoir lieu. Le rassemblement aura lieu au Army, Navy and Airforce au 300 rue St Francis. « Tous ceux qui sont solidaires aux porteurs d’uniformes sont les bienvenus », résume M. Grégoire.