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Le pipeline vers Goldboro, qui traverse déjà l’Estrie, risque bien d’enflammer les débats au cours des prochains mois, voire des prochaines années.
Le pipeline vers Goldboro, qui traverse déjà l’Estrie, risque bien d’enflammer les débats au cours des prochains mois, voire des prochaines années.

Un gazoduc trois fois plus gros en Estrie?

Coralie Beaumont
Coralie Beaumont
La Tribune
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Derrière l’appellation « Goldboro » se cache un projet de construction d’une usine de liquéfaction de gaz naturel par l’entreprise albertaine Pieridae Energy à Goldboro, une ville en Nouvelle-Écosse. Mais quel est donc le lien entre l’Alberta, la Nouvelle-Écosse et… l’Estrie? Un pipeline qui risque bien d’enflammer les débats au cours des prochains mois, voire des prochaines années.

Construire une usine de liquéfaction de gaz ne suffit pas… encore faut-il y amener le gaz! Si ce projet porté et développé par Pieridae Energy venait à se réaliser, ce sont 10 millions de tonnes de gaz naturel qui seraient acheminées chaque année à Goldboro, depuis l’Alberta, pour être ensuite exportées en majeure partie vers l’Allemagne. Cela représente un rejet potentiel de 40 millions de tonnes de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère chaque année.

Alors, que sait-on et qu’ignore-t-on sur ce nouveau projet gazier? Quel serait l’impact potentiel pour les Estriennes et Estriens?

De Coaticook à Granby, en passant par Eastman et Magog?

À ce jour, les suppositions vont bon train au sujet du trajet que suivrait le gaz naturel pour se rendre de l’Alberta jusqu’en Nouvelle-Écosse. Si ce sont les suppositions qui dominent, c’est que l’information est souvent manquante, voire contradictoire. Pieridae Energy a-t-elle pour objectif de construire un nouveau pipeline? Ou d’agrandir le gazoduc Trans-Québec et Maritimes (TQM) qui traverse déjà le territoire estrien, en passant par Granby, Magog jusqu’à East Hereford? 

Dans différents documents que La Tribune a pu consulter, Pieridae Energy manifeste son intérêt à utiliser les infrastructures de TQM. Contacté par La Tribune, TC Energy indique que « TQM n’a pas d’entente de transport pour alimenter le projet de GNL de Goldboro et ne peut donc pas commenter le projet. Pour toute autre demande concernant le projet de GNL de Goldboro, vous devrez communiquer avec le promoteur du projet ». Pieridae Energy n’a toutefois pas donné suite à la demande d’entrevue de La Tribune.

« Ce qui est certain, c’est que le gazoduc actuel qui passe en Estrie n’a pas la capacité nécessaire pour transporter le gaz à l’usine », explique Patrick Bonin, le porte-parole et le responsable de la campagne Climat-Énergie chez Greenpeace Canada. Il explique que, selon le site de la Régie de l’énergie du Canada, la capacité maximale de ce pipeline est d’environ 300 millions de pieds cubes par jour alors que le projet Goldboro nécessiterait une capacité quotidienne de 800 millions de pieds cubes. 

« 800, ça ne rentre pas dans 300! » s’exclame Pascal Bergeron, le porte-parole d’Environnement Vert Plus qui suit le dossier Goldboro depuis plusieurs années. Selon lui, il est donc évident qu’il faudra enfouir un plus gros tuyau, « au moins deux fois plus gros que l’ancien, sinon plus » pour transporter le gaz, ce qui impliquera de probables nouvelles expropriations. M. Bonin ajoute que « tout dépend du tracé », mais il soulève déjà le risque d’une déforestation sur toute la longueur du gazoduc, des impacts au niveau de la traversée de cours d’eau, de tourbières, de milieux sensibles dans des forêts avec des impacts potentiels sur la biodiversité animale et végétale.

Des dizaines de tonnes de GES

Patrick Bonin, les militants du collectif Estrien « Goldboro, parlons-en » et Marc Brullemans, un biophysicien membre du collectif scientifique sur la question du gaz de schiste, pointent tous les conséquences climatiques néfastes qu’aurait la concrétisation du projet Goldboro. En effet, en considérant sur l’ensemble du cycle de vie (à savoir depuis l’extraction du gaz jusqu’à sa consommation finale), le total des émissions de gaz à effet de serre (GES) rejeté dans l’atmosphère chaque année serait « probablement de plus de 40 millions de tonnes par an », selon Greenpeace. « C’est l’équivalent de 13 millions de véhicules, en termes d’équivalent de GES », exemplifie Patrick Bonin.

Pour arriver à cette évaluation, Greenpeace s’est notamment basée sur les données du rapport du BAPE au sujet de GNL Québec, un projet très similaire à celui de Goldboro LNG. Pour Patrick Bonin, ce projet « ne cadre tout simplement pas avec les exigences de la science, avec nos engagements climatiques, avec l’Accord de Paris et ses scénarios qui permettraient de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C, pour éviter des bouleversements climatiques catastrophiques ».

Pourtant, sur son site, l’entreprise albertaine vante le fait que le gaz naturel a un « rôle important à jouer » dans le remplacement d’énergies polluantes comme le charbon, « ce qui réduira considérablement les émissions mondiales de GES ». 

L’argument du gaz naturel comme outil de transition énergétique mondiale été très critiqué dans le récent rapport du BAPE au sujet de GNL Québec, qui pointe également le risque de « verrouillage énergétique » pour les pays clients, ce qui pourrait empêcher leur transition énergétique. Pis encore, dans un rapport crucial et retentissant publié le 18 mai, l’Agence internationale de l’énergie appelle à ne plus investir dans de nouvelles installations gazières ou pétrolières afin de garder le réchauffement climatique en dessous de 1,5 °C, conformément à l’Accord de Paris. 

Pour Marc Brullemans, le gaz naturel comme énergie de transition relève « d’un mythe », d’autant plus lorsqu’il est question de gaz naturel liquéfié issu de la fracturation, comme dans le cas du projet Goldboro. L’expert précise que la liquéfaction du gaz et son transport sont des étapes polluantes supplémentaires. De plus, il est formel, le gaz produit dans l’Ouest canadien sera issu à plus de 80 % de la fracturation, un procédé très polluant qui permet de retirer le gaz naturel de roches. 

« C’est la fracturation hydraulique qui est une injection de millions de litres d’eau contaminés avec des produits chimiques dans le sol, sous haute pression et dont 50 % vont rester dans le sol. Cela cause des émissions fugitives massives de méthane, un gaz à effet de serre 84 fois plus puissant que le CO2 [NDLR : sur une durée de 20 ans, selon le rapport du GIEC sur le changement climatique de 2014 et 28 fois plus puissant sur une durée de 100 ans] ». M. Bonin rappelle que depuis 2018, la fracturation hydraulique est d’ailleurs interdite au Québec pour l’exploitation du gaz de schiste. 

+ UN MILLIARD D'ARGENT PUBLIC 

Pieridae Energy a sollicité l’octroi de « subventions » ou de « prêts » auprès du gouvernement fédéral pour un montant avoisinant le milliard de dollars (925 M$) pour la construction de l’usine de liquéfaction, mais, également, pour la mise à niveau du pipeline. 

Selon Patrick Bonin, porte-parole et responsable de la campagne Climat-Énergie chez Greenpeace Canada, cette demande de fonds fédéraux atteste que Pieridae Energy « est dans une situation financière précaire » et demande 925 millions au gouvernement fédéral parce qu’elle « n’est pas capable de trouver le financement nécessaire pour aller de l’avant avec le projet ».

C’est notamment Pascal Bergeron, d’Environnement Vert plus, et quatre autres organismes environnementaux basés en Nouvelle-Écosse, en Alberta, au Nouveau-Brunswick et en Allemagne qui ont révélé publiquement cette information. « Nous avons reçu, d’une source anonyme, une présentation de Pieridae demandant 925 M$ au gouvernement fédéral », explique-t-il. La Tribune a pu consulter cette présentation datée du 16 décembre 2020 sur laquelle il est sommairement indiqué que de nouvelles constructions de pipelines seront nécessaires, notamment au Québec, mais n’ont pas encore été demandées. 

Le 10 mars, les cinq organismes environnementaux ont alors adressé une lettre au premier ministre Trudeau afin, notamment, de lui demander de ne pas financer ce nouveau projet gazier. Cette initiative des groupes environnementaux s’est soldée par une lettre de mise en demeure adressée par l’entreprise Pieridae aux environnementalistes. 

« L’entreprise estime que cette lettre divulgue des informations confidentielles : elle demande aux signataires de se rétracter, de révéler leurs sources et menace d’entamer des procédures judiciaires », explique le Centre québécois du droit de l’environnement (CDQE) dans un communiqué de presse publié le 9 avril. Le CQDE dénonce « une tentative de bâillon à l’encontre de l’organisme gaspésien Environnement Vert Plus et de son porte-parole, Pascal Bergeron, tous deux mis en demeure par l’entreprise albertaine Pieridae Energy ». 

Une décision quant à la demande de financement de l’entreprise Pieridae par le gouvernement fédéral devrait être rendue en juin.

Un projet « en saucisson »?

Anne-Sophie Doré, une avocate de la CDQE, craint que le projet d’usine de liquéfaction soit scindé du projet de gazoduc, une stratégie qui a déjà été tentée dans le projet GNL Québec. Évidemment, sans connaître avec certitude le tracé proposé pour le pipeline, il est difficile de se prononcer quant à la possibilité que le projet Goldboro ne reçoive pas d’évaluation environnementale, même en cas de « saucissonnage ». 

« A priori, il est fort probable qu’il soit soumis à une évaluation, mais c’est difficile de dire avec certitude, sans avoir les détails précis du tracé ». Me Doré y voit une stratégie puisque une fois que l’usine sera construite, « il faudra bien qu’elle soit alimentée ». 

Elle fait toutefois valoir que cette stratégie « pour mettre la pression » ne garantit pas que les choses se passeront comme cela. « Ce n’est pas parce qu’une éventuelle usine est autorisée que le gazoduc le sera! On pourrait se retrouver dans une situation assez absurde où l’usine est autorisée et construite… mais ne sera jamais alimentée, car le pipeline ne passe pas. Ce n’est pas impossible. »