Âgée de 34 ans, Sabrina Chrétien veut devenir massothérapeute. Elle est actuellement stagiaire au Groupe Probex.

« Voir avec ses mains » [VIDÉO]

La vie de Sabrina Chrétien a basculé en 2014, alors qu’elle a perdu la vue en trois mois, conséquence d’un diabète de type 1. Malgré les impacts dévastateurs du diagnostic, pas question pour la Sherbrookoise de rester à ne rien faire à la maison. Cinq ans plus tard, les mains de la jeune femme sont devenues ses yeux. La stagiaire de 34 ans du Groupe Probex suscite l’admiration et elle a entrepris des études pour devenir massothérapeute. Une campagne de financement a été lancée afin de lui donner un coup de pouce financier.

« Je suis diabétique de type 1. Je me pique à l’insuline quatre fois par jour depuis que j’ai huit ans. Le diabète est une maladie sournoise. C’est dévastateur. La maladie a pris le dessus... je me suis levée un matin, je ne voyais qu’un rond noir et mes bras de chaque côté. À ce moment-là, j’avais une vision de 6 sur 20. J’ai perdu mon permis de conduire... »

Le diagnostic de rétinopathie diabétique sévère proliférante, qui mène à une cécité totale, tombe alors qu’elle a 29 ans et qu’elle a perdu sa mère quelques mois plus tôt. « J’ai perdu mon emploi, ma voiture, ma liberté... J’étais une fille très active. Perdre la vue, c’est perdre son autonomie », résume-t-elle en soulignant que 2014 a été l’année la plus difficile de toute sa vie.

La Montréalaise d’origine, qui a habité à Joliette, s’est installée à Sherbrooke. Elle est passée chez Défi Polyteck, pour ensuite devenir stagiaire au Groupe Probex, une entreprise-école sherbrookoise qui emploie des personnes ayant différentes limitations fonctionnelles (contraintes visuelles, déficience intellectuelle, problèmes de santé mentale, etc.) et qui ne peuvent intégrer le marché du travail régulier.

« Sabrina nous challenge en tabarouette! » lance le président fondateur du Groupe Probex, David Caron.

« Elle voulait faire de l’assemblage... Elle nous a dit qu’elle allait voir avec ses mains. C’est inspirant pour les gens », raconte-t-il.

La Sherbrookoise souligne que les dirigeants semblaient sceptiques au début, mais elle a rapidement fait ses preuves. Elle avait de bonnes aptitudes manuelles avant de devenir aveugle, qu’elle a conservées.

La jeune femme fait l’assemblage de palettes, passe la tondeuse aux côtés de ses collègues, fait des travaux de finition... « C’est sûr qu’elle va devenir massothérapeute! » s’exclame M. Caron en se disant fier de faire partie de son parcours.

Pour réaliser son objectif, différentes activités de financement sont organisées. Sabrina estime que ses études en massothérapie et l’achat du matériel nécessiteront un investissement de près de 15 000 $.

L’ex-éducatrice spécialisée s’est toujours intéressée à la massothérapie. Sabrina envisage de faire carrière dans ce domaine avec enthousiasme.

« Mes yeux ne fonctionnent plus, mais ce n’est pas parce que tu es déclarée invalide que tu l’es! (...) Je veux juste prouver que tout est possible, il s’agit de pousser, parler, demander de l’aide. »

Elle a déjà commencé sa formation théorique en ligne notamment grâce à un logiciel de reconnaissance vocale. Elle entreprendra la portion pratique en septembre et estime qu’elle terminera sa formation en janvier 2021. Elle combinera ses cours avec son stage au Groupe Probex. « C’est ma deuxième famille », dit celle qui rêve d’ouvrir sa propre clinique. Elle souligne qu’elle a tenté tous les recours avant de se tourner vers des activités de financement, dont une demande de bourse pour laquelle elle pourrait avoir des nouvelles en septembre.

Un parcours de combattante

Dénicher un emploi, lorsqu’on est une personne non voyante, relève du parcours du combattant. Sabrina Chrétien l’a vécu, et les données de la Fondation Inca parlent d’elles-mêmes. Selon les informations recueillies par la campagne d’employabilité de la Fondation de 2016, seulement le tiers des Canadiens vivant avec une perte de vision aptes à travailler ont un emploi.

On avance également que 70 % des Canadiens affirment « qu’à compétences égales, ils embaucheraient une personne voyante ». Les résultats d’un sondage mené au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande auprès d’adultes aveugles ou ayant une vision partielle ont montré que le Canada avait un taux d’emploi à temps plein de 28 %, ce qui est beaucoup plus bas que le taux d’emploi du reste de la population active. 

« J’ai déjà été porter mon CV pour devenir emballeuse; il n’y a rien de plus simple que de mettre quelque chose dans un sac. Ça ne prend pas un cinquième secondaire. Je n’ai pas eu le poste parce que pour l’employeur, c’était insensé. J’ai vécu beaucoup de frustration. J’ai envoyé environ 100 CV l’an passé avant d’arriver ici (au Groupe Probex), il y a deux employeurs qui m’ont rappelée et qui m’ont demandé si j’avais une voiture pour aller les rencontrer. Ils n’avaient pas lu ma lettre de présentation, je pense! » raconte Sabrina Chrétien, aujourd’hui stagiaire au Groupe Probex, et qui a entrepris des études en massothérapie.

« Méconnaissance »

« Souvent, c’est la méconnaissance. Les gens ne se voient pas faire le rôle qu’ils occupent sans voir (...) Souvent, ils vont penser que la personne aveugle aura besoin de quelqu’un tout le temps, qu’elle va manquer beaucoup de travail pour des rendez-vous », souligne Stéphanie Michaud, chef du programme Carrière et Emploi à la Fondation INCA. C’est le contraire, avance Mme Michaud, en soulignant que le taux de rétention des personnes non voyantes est plus élevé. 

La Fondation INCA compte différents programmes pour améliorer la qualité de vie et l’inclusion des personnes non voyantes. 

Parmi les obstacles, les études et la certification, mais aussi la technologie. « Les logiciels utilisés par les entreprises sont des logiciels maison qui ne sont pas compatibles avec les logiciels des lecteurs d’écran », donne en exemple Mme Michaud. 

La pénurie de main-d’œuvre pourrait cependant pousser les employeurs à se tourner vers les personnes aveugles. « Il y a plein de gens qualifiés. Ça pourrait nous aider », souligne Mme Michaud, qui voit quand même de l’ouverture du côté des entreprises.

Plus de 100 000 personnes vivent avec une limitation visuelle au Québec. Au Canada, plus de 500 000 personnes sont aveugles ou ont une vision partielle, selon la Fondation.