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Mathieu Caron: défendre la différence, façon Iron Man

Mathieu Caron

CHRONIQUE / Quand Mathieu Caron se prend à rêver, il se projette devant l’assemblée de l’ONU, il s’entend s’adresser à la foule.


«Ce serait mon but ultime, mon plus grand rêve, j’aimerais ça être en mesure de faire un discours à la Martin Luther King. Dire aux dirigeants du monde entier que les personnes comme moi qui ont un diagnostic d’autisme et qui ont un cerveau atypique ont une manière de fonctionner différente des autres, mais qu’elles ne doivent pas être marginalisées pour autant. C’est ça que je leur dirais.»

Le jeune Sherbrookois de 23 ans se voit citer Shakespeare. Platon. Socrate. Il imagine ses mots fixés sur images dans une vidéo qui pourrait voyager. Il se voit changer les choses.

Peut-être parce que les choses ont changé, pour lui, ces deux dernières années.

Depuis qu’il signe ses entrevues atypiques sur le web, il réalise que des choses sont possibles, des choses qu’il n’aurait même jamais imaginées auparavant.

Il a déjà tendu son micro à Lise Dion, Luc Langevin, Manon Massé, Dominic Paquet, Phil Laprise, Jean-Sébastien Girard. Il aimerait aller bientôt à la rencontre de Justin Trudeau.

Le magicien Luc Langevin a répondu aux questions préparées par Mathieu Caron avant l’un de ses spectacles à Sherbrooke.

Mais celle qu’il rêverait d’interviewer par-dessus tout, c’est Céline Dion.

«Parce que c’est une chanteuse vraiment connue, mais c’est aussi une personne comme toi et moi. Je voudrais lui faire sentir ça, qu’elle est une personne normale, même si elle est riche et célèbre. Ça lui ferait du bien, je pense.»

« Comme tout le monde »

La normalité, c’est un mot embêtant. Parce que ce qui est normal, ce qui ne l’est pas, ce n’est pas toujours franchement clair. Surtout quand on s’est longtemps senti différent.

«Avant, c’était difficile pour moi d’expliquer ce que c’est, l’autisme. C’est grâce à un développement personnel si j’y arrive mieux aujourd’hui, mais ce n’est certainement pas grâce au dictionnaire Larousse, parce qu’il simplifie beaucoup trop les choses. Que je sois capable d’en parler maintenant, je vois ça comme si j’avais réussi à développer certains muscles, parce que selon moi, on peut toujours s’améliorer. Guérir, non. Mais progresser, oui. L’autisme, ça peut faire en sorte qu’on prend les choses au premier degré, même les blagues, et ça peut aussi faire en sorte qu’on ne saisit pas le sarcasme, mais c’est quelque chose de légitime, quelque chose qui peut être enrichissant. Et quand on est une personne autiste, on veut être traité de façon égalitaire, comme les autres, comme tout le monde.»

Comme tout le monde, Mathieu Caron me le répète plusieurs fois. Il en rajoute : les artistes, les vedettes, les personnalités connues autant que les personnes qui vivent avec une différence sont des gens comme tout le monde.

Ces quatre mots-là sont significatifs pour lui. Parce qu’il sait ce que c’est d’être à part.

«Quand j’étais jeune, j’étais toujours celui qui était choisi en dernier pour faire partie d’une équipe. Je n’avais pas vraiment d’amis. J’étais plutôt isolé.» C’était aussi difficile qu’on l’imagine, oui.

«On finit par s’y habituer. Et je sais maintenant que la marginalisation, plusieurs la vivent, pour différentes raisons. Moi, le message que je veux véhiculer, c’est qu’on est tous différents, mais qu’on se ressemble, au fond.»

Avec ses interviews atypiques, le jeune Sherbrookois Mathieu Caron espère démystifier l’autisme et promouvoir la différence, à sa manière.

Parler d’autisme autrement

La tribune qu’il s’est créée avec ses entrevues atypiques, c’est une façon pour lui d’entrer en contact avec les autres. De parler d’autisme autrement.

«Avant, j’étudiais en informatique. Je me mettais des barrières sociales, je me fixais des limites que j’ai appris à dépasser. Avec la pandémie, au lieu de rester très seul, j’ai décidé de changer des choses.»

Au Géogène Café, où il travaille maintenant, tout le monde le connaît.

«J’emballe, j’étiquette des trucs», m’explique-t-il dans le chaleureux décor du Géogène, justement.

On se rencontre au deuxième étage, là où l’artiste Fred Normandin a son atelier et où il peint pendant que Mathieu s’apprête à interviewer l’homme d’affaires Dominic Pearson, de l’entreprise estrienne Bull’s Head.

Il installe lui-même caméra et capteur de son, prévient son invité : «Je vais te poser des questions qui vont peut-être faire boguer ton cerveau.»

Durant les quelque six minutes d’entrevue qui suivent, il ne sera pas question de l’entreprise ou du parcours de l’entrepreneur. Vikings, rappeur japonais et héritage à laisser teinteront l’interview bâtie pour être atypique.

«Je m’inspire de la musique ou des films que j’écoute, je pose des questions loufoques, mais j’aborde aussi des thèmes plus existentiels, comme ce qui fait de toi une bonne personne, ou les deux raisons pour lesquelles la vie est un cadeau.»

« Mon but, c’est aider »

Je retourne le miroir. Mathieu, dis-moi, en quoi la vie est-elle un cadeau? Et qu’est-ce qui fait de toi une bonne personne?

«Oh, je n’ai pas l’habitude qu’on me pose mes propres questions… Mais je dirais que la vie elle est belle quand on a une cause à défendre. Et qu’elle est un cadeau parce qu’on peut goûter, manger, respirer l’air doux de la forêt, ressentir la vibe des gens, partager. Et je suis une bonne personne parce que mon but, c’est d’aider.»

Et aider de différentes façons.

Il y a ce projet de documentaire sur l’autisme, porté par Julie Roussel et Anthony Ferro, qui est dans les cartons. Il y a aussi des t-shirts pour promouvoir la différence qui sont en préparation.

«Une illustration de Fred Normandin ornera ceux-ci. Je travaille sur ce projet avec Jean-François Bédard, de la boutique Glorius. Il m’aide beaucoup, comme Samuel (Lessard-Beaupré, du Géogène), Steven Radenne (de La Ruche Estrie), Maxime (Saumier-Demers) et Charles-Emmanuel (Pariseau), du resto Ô Chevreuil, ma famille et tant d’autres. Mes chandails seront faits de tissus super confortables, parce que comme plusieurs personnes autistes, je suis hypersensible au toucher. Une campagne de sociofinancement aura lieu sur La Ruche Estrie en février, et les chandails seront dispos dans différents points de vente. Je souhaiterais qu’une partie des profits soit versée à Autisme Estrie, une autre à la Fondation Véro & Louis, et une autre enfin à Fred Normandin, pour ses droits d’auteur.»

« Iron Man : mon préféré »

Je ne sais plus pourquoi Mathieu Caron me parle des Avengers ni comment le sujet des films de Marvel s’invite dans la conversation. Mais il revient sur le tapis à quelques reprises.

Le jeune homme aime tout particulièrement la scène finale de End Games où tous les superhéros s’unissent pour combattre le vilain Thanos.

«Elle génère de la dopamine chez les spectateurs, parce qu’on est vraiment fiers de les voir tous se lever contre le méchant.»

Son héros préféré à lui n’a pas de superpouvoir, mais il rallie tout le monde autour.

«Parce que c’est un inventif qui crée lui-même son armure, et qui la perfectionne constamment : Iron Man, oui, c’est vraiment mon préféré.»

Il ne naît pas superhéros, mais il décide de le devenir. De se construire.

«Mon autisme, ce n’est pas un super pouvoir. Moi, je ne me vois pas comme un soldat qui a une cause à défendre, je me perçois plus comme le médecin qui va soigner les blessures des autres. À ma manière, avec mes moyens.»

Sans armure, peut-être, mais quand même un peu à la façon d’Iron Man.