Chronique|

Il est où le bonheur (de voyager)?

À Dublin, le parc adjacent à l’église Saint-Patrick est parfait pour s’attarder.

CHRONIQUE/ « Voyager, c’est censé être amusant! » disait la collègue fin juin, début juillet, alors que les aéroports disparaissaient sous des piles de valises et que des centaines de vols étaient tout simplement annulés. Je l’avais citée à ce moment-là. Je la cite de nouveau pour sa sagesse et parce que je me suis posé la question : est-ce vraiment le moment de voyager?


Pendant la pandémie, ceux qui cherchaient une nouvelle maison se sont posé une question semblable : est-ce le temps d’acheter? Si la patience leur était donnée, certains ont peut-être attendu, avec les résultats qu’on connaît aujourd’hui. Pour les escapades à l’étranger, la décision s’est souvent prise avant que surgissent les problèmes. Plusieurs, dont moi, avaient profité de rabais importants au printemps, au moment de planifier les vacances d’été. À ce moment, on cherchait encore à relancer l’industrie. Avec les résultats qu’on connaît aujourd’hui.

J’avais choisi l’Irlande, où je ne m’étais jamais rendu, parce que j’avais rarement eu à payer si peu pour voler vers l’Europe. Mais voilà, quand il est devenu normal de rater son vol, faute d’avoir eu assez de trois heures pour passer la sécurité, c’est l’aérogare de Dublin qu’on citait souvent comme le mauvais élève, qui semblait devoir affronter les plus grands défis. J’ai commencé à stresser. De là la sagesse de la collègue. Est-il rentable de se ronger les phalanges d’inquiétude alors que le but premier d’un voyage demeure de décrocher des tracas habituels?



Je me suis posé la question jusqu’à ce que j’arrive enfin à m’endormir, quelque part au-dessus des nuages, non sans quelques sueurs froides.

J’avais suivi toutes les recommandations d’usage : trois heures avant le départ, je passais les tourniquets du terminal et je m’élançais vers les contrôles de sécurité. Surtout, pas de bagage enregistré. À l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau, ce jour-là, il fallait compter cinq grosses minutes pour compléter le processus. Ça me laissait presque trois heures pour m’insérer dans une file d’attente de restaurant... ou pour composer avec un vol qui ne partirait pas.

Alerte courriel. Faute de personnel, la compagnie aérienne avait dû retarder mon départ initial d’une heure. Ce serait chaud pour la correspondance à Halifax, mais dans les circonstances, on pouvait imaginer qu’on attendrait tous les voyageurs un peu en retard.

Deuxième alerte : le vol était à nouveau retardé de deux heures. C’était cuit! On chercherait à me trouver un nouvel itinéraire. Vraisemblablement le même, le lendemain. Mais quand on a fait la route jusqu’à Montréal, qu’on a réservé un hôtel à Dublin, on n’a pas envie de baisser les bras aussi rapidement.



Il restait bien un vol de la même compagnie qui partait pour Toronto et qui donnait une chance d’attraper une nouvelle correspondance vers Dublin. Étrangement calme dans des circonstances où je ne contrôlais rien de toute façon, j’ai composé le numéro du service à la clientèle, faute de solutions avec le personnel sur place. Et j’ai attendu, musique à l’oreille, à la porte d’embarquement pour Toronto. Si on me trouvait un siège, je serais déjà disposé à monter à bord.

À l’aéroport de Montréal, où je n’ai pas volé avec Air Canada, la gestion de la sécurité et des bagages ne semblait pas poser problème lors de mon passage. Je n’étais tout de même pas à l’abri des imprévus.

Simon, au bout du fil, a décroché alors que les passagers grimpaient un à un les escaliers vers l’appareil. À quinze minutes du décollage, vingt peut-être, le miracle que j’espérais s’est produit. Il restait de la place pour moi le jour même. Et Simon a attendu en ligne, pendant que je faisais la file, pour s’assurer qu’on me laisserait monter dans l’avion. Je n’en demandais pas tant. Dans l’adversité, le service rendu a été impeccable.

Alors que je poussais un soupir de soulagement, rangée 9, siège hublot, le passager de la rangée huit a renversé une boisson. Le dégât accidentel d’un mélange fruit du dragon et noix de coco aurait été sans conséquence si une des agentes de bord n’avait pas été allergique... au fruit du dragon. Urgence médicale.

Nouveau retard. Nouveau lâcher-prise. Ça devenait chaud une nouvelle fois pour la correspondance. Pas bravo, d’ailleurs, au champion qui a engueulé inutilement le personnel à bord pour dénoncer le retard.

Toronto a beau être le pire aéroport canadien, la correspondance s’est finalement déroulée sans problème. Là-bas aussi, le manque de main-d’œuvre se faisait sentir. Plusieurs restaurants étaient fermés, faute de personnel.

Est-ce que voyager aura tout de même été amusant? Bien entendu.



Si les prix des hébergements paraissaient parfois exagérés en Irlande, ma crainte de voir des trains et des autobus bondés ne s’est pas concrétisée. Surtout, avec toutes les péripéties liées à la pandémie, j’ai redécouvert l’art de voyager lentement.

J’aurai sans doute l’occasion de m’attarder plus longuement sur les incontournables irlandais, mais le pays se prêtait bien au flânage avec lequel j’avais décidé de renouer.

Peu importe qu’on me dise que chaque ville peut être explorée de fond en comble en 24 ou 36 heures, je me suis ancré un peu plus longtemps chaque fois. J’ai arpenté Temple Bar, à Dublin, suffisamment pour retrouver mon chemin sans regarder mon téléphone. J’ai fait au moins trois fois le tour de Galway. Idem à Belfast. Partout, parcs et espaces verts se prêtent à la contemplation : les campus universitaires ou collégiaux méritent le détour, les églises sont bordées de jolis parcs et on réalise que la peur de manquer quelque chose ne nous habite plus. On respire. En anglais, on parle de slow travel.

J’étais arrivé au même constat en juin, en Écosse, où je n’avais tout simplement pas le cœur à m’assurer d’avoir visité toutes les attractions de la ville. Je me suis souvent assis, les yeux accrochés aux passants, et j’ai respiré, tout simplement. L’année 2022, malgré toutes les embûches pour voyager, m’aura peut-être rappelé qu’on voyage pour s’amuser et qu’il faut parfois ralentir pour savourer le plaisir. Il est où le bonheur dans le voyage en 2022? Il est là!