Chronique|

Comme avant, 36 jours plus tard

Justin Trudeau n’a jamais expliqué pourquoi il voulait une élection.

CHRONIQUE / Ressent-il une petite gêne? Justin Trudeau s’est lancé tête baissée en campagne électorale, convaincu que les électeurs le remercieraient de sa bonne gestion de la pandémie en lui redonnant la majorité dont ils l’avaient privé en 2019. Le voilà de retour à la case départ, à la tête d’un second gouvernement minoritaire, encore à la merci parlementaire de ses rivaux pour (au moins) les deux prochaines années. On a envie de dire: tout ça pour ça?


À la dissolution de la Chambre des communes, les libéraux détenaient 155 sièges. Lundi, ils étaient en voie d’en avoir 156. Les conservateurs en avaient 119. Ils en auront maintenant 122. Le Bloc québécois avait 32 sièges. Ce sera probablement 31. Le NPD est passé de 24 sièges à probablement 27. Le Parti vert est demeuré à deux sièges.

On savait que Justin Trudeau voulait déclencher une élection au printemps dernier en utilisant son budget — et les 101,4 milliards $ de dépenses qu’il contenait — comme plateforme de lancement. La troisième vague l’en a empêché. Son erreur aura été de penser qu’il pouvait simplement remettre ça quatre mois plus tard, sans adapter son discours. Plaider le besoin de consulter les citoyens avant d’enclencher un plan de relance post-pandémie d’une telle ampleur se serait bien défendu au printemps. Mais à l’automne, ce plaidoyer a sonné creux considérant que le budget avait déjà été adopté…

Si cette élection a tourné à vide plus souvent qu’autrement, c’est parce que le chef libéral n’a jamais expliqué pourquoi il en voulait une. M. Trudeau aurait probablement mieux fait d’assumer son désir de majorité en la réclamant ouvertement. Il aurait pu faire valoir qu’en ces temps difficiles, il n’a pas d’énergie à perdre avec les tractations propres à un statut minoritaire. Car le Parlement ne fonctionnait pas aussi bien qu’on l’a dit. Beaucoup de projets de loi n’ont été adoptés qu’au terme de négociations laborieuses (pensons entre autres à celui pour empêcher les voyageurs d’empocher les 1000 $ offerts aux travailleurs devant se placer en quarantaine). Il aurait pu aussi apaiser ceux le trouvant trop prodigue en rappelant que certaines dépenses lui ont été imposées par le NPD en échange de son soutien, comme le maintien de la PCU à 500 $ au lieu de 400 $, à un coût de 5 milliards $.

Le premier ministre Justin Trudeau, entouré de sa conjointe Sophie Grégoire-Trudeau et de leurs enfants Ella-Grace and Xavier.

Le piètre résultat électoral de M. Trudeau malgré sa gestion honorable de la pandémie prouve une chose: que l’engouement pour le chef libéral s’est étiolé. L’électorat a soif d’un certain recentrage. S’il continue sur la même voie, gouvernant à gauche en se rabattant systématiquement sur l’appui du NPD, il pourrait être moins chanceux la prochaine fois.

Le premier ministre n’a toutefois pas indiqué dans son discours lundi qu’il allait en changer: il a répété les principaux pans de son programme et indiqué qu’il poursuivrait dans la même voie. Tout au plus a-t-il admis son erreur en disant avoir entendu que la population ne voulait plus entendre parler de politique. (Le taux de participation n’a été que de 50 %.) Mieux vaut tard que jamais… Peut-on espérer que ce gouvernement minoritaire durera plus que deux ans? Cela reste à voir.

Erin O’Toole

Mais ce résultat prouve autre chose aussi: qu’Erin O’Toole n’a pas su capitaliser sur la situation. Le Parti conservateur a un sérieux examen de conscience à entreprendre. À aucune des dix élections générales ayant suivi celle de 1988 ce parti n’a-t-il réussi à atteindre la barre des 40 % d’appuis. Le mieux qu’il a pu faire est 39,6 % en 2011. À titre de comparaison, les libéraux ont obtenu 41 % des suffrages en 1993 puis en 2000 et ont atteint — ou légèrement dépassé — les 39 % en 1997 et en 2015. Les conservateurs n’ont obtenu qu’une seule majorité depuis l’époque de Brian Mulroney. Et encore: Stephen Harper l’a obtenue en 2011, à sa quatrième tentative…

Le Parti conservateur devra reconnaître une bonne fois pour toutes que ce plafond de verre résulte de son refus de se recentrer pour la peine (et pas de manière cosmétique comme l’a tenté M. O’Toole). Son adhésion dogmatique aux valeurs pro-armes et pro-pétrole le rend peut-être populaire en Alberta et en Saskatchewan, mais l’empêche de croître ailleurs au pays où il y a pourtant un appétit pour une offre politique qui ne serait pas de gauche.

Le chef conservateur Erin O’Toole, entouré de sa conjointe Rebecca et de leurs enfants Mollie et Jack.

Erin O’Toole peut-il être l’homme de la situation? Peut-être, si cet Ontarien assume enfin son identité centriste et se permet d’exercer son autorité en imposant à ses militants le virage nécessaire. Son discours lundi soir donnait à penser que c’est son intention. Il a mentionné l’importance pour le conservatisme de cesser de «regarder vers le passé» et de reconnaître qu’il faut désormais parler entre autres d’environnement et de réconciliation, qui est «plus qu’une figure imposée». Mais sa base militante le laissera-t-elle faire? Tout léger ait été son recentrage, il avait quand même agacé certains militants purs et durs. Ce qui joue en la faveur de M. O’Toole, c’est que le prochain vote de confiance n’aura lieu que dans deux ans. Il a d'ailleurs indiqué que son intention était d’être sur la ligne de départ, à la prochaine élection.

Yves-François Blanchet

Pour le Bloc québécois, c’est un résultat mi-figue mi-raisin. Les résultats sont si serrés dans certaines circonscriptions qu’il faudra attendre le décompte du vote postal, plus tard cette semaine, pour savoir s’il aura amélioré sa récolte de sièges. Ce pourrait donc être le statu quo. (Le suffrage exprimé, lui, est presque identique, soit 33 % contre 32,4 % en 2019). Mais dans la mesure où le chef Yves-François Blanchet avait évoqué un possible résultat de 40 sièges, il s’agit d’une déception.

Malheureusement pour M. Blanchet, le Bloc québécois n’est pas le seul parti à détenir la balance du pouvoir dans ce nouveau Parlement. Comme c’était le cas depuis 2019, le NPD, avec ses 27 sièges, commandera lui aussi assez de votes pour permettre à Justin Trudeau de passer la barre des 170 et ainsi faire adopter ses mesures législatives. M. Blanchet n’aura donc pas autant de poids pour exiger d’Ottawa une bonification des prestations de vieillesse ou encore du transfert en santé destiné aux provinces.

Jagmeet Singh

Le gagnant de cette élection semble être le NPD. Il a non seulement légèrement augmenté son nombre de sièges, mais il a aussi maintenu son niveau d’appuis. Les appels libéraux au vote stratégique n’ont donc pas eu d’écho. En Ontario, le parti de Jagmeet Singh a récolté 18 % des voix exprimées, contre 16,8 % en 2019, et en Colombie-Britannique, cinq points de plus. Le gain d’un siège à Edmonton pourrait toutefois compliquer la vie à M. Singh. Les néodémocrates en Alberta ont tendance à appuyer la construction d’oléoducs. Rappelons-nous comment l’appui de la première ministre Rachel Notley à l’achat du pipeline Trans Mountain par Ottawa avait semé la zizanie dans la famille néodémocrate et créé un froid certain avec Jagmeet Singh. Le chef doit espérer que ses deux élus dans la capitale albertaine n’en seront pas les dignes héritiers…

Maxime Bernier

Le Parti populaire a aussi de quoi célébrer, ayant plus que triplé ses appuis à l’échelle du pays. Maxime Bernier était euphorique, annonçant qu’il continuera son oeuvre. Mais reste à savoir si, lorsque la pandémie sera derrière nous et la colère envers les mesures sanitaires apaisée, il aura encore matière à faire campagne. Le Maverick Party prouve que les formations intéressées par un seul enjeu sont sujettes à devenir démodées. Ce parti qui carburait à l’aliénation de l’Ouest — enjeu tombé dans l’oubli depuis la pandémie — n’a obtenu que 1,5 % des voix en Saskatchewan et 1,3 % en Alberta.

Annamie Paul

La grande perdante de cette soirée électorale est assurément la cheffe du Parti vert, Annamie Paul. Non seulement a-t-elle échoué à se faire élire (ce qui ne faisait aucun doute puisqu’elle s’était présentée dans un château-fort libéral), mais elle a vu ses appuis à l’échelle nationale fondre comme neige au soleil. Certes, elle a gagné un siège en Ontario, à la faveur du désistement tardif du candidat libéral, mais elle en a perdu un en Colombie-Britannique. Ses jours à la tête du Parti vert sont comptés.

Quant à François Legault, bien qu’il ait perdu ses élections, il peut dormir sur ses deux oreilles. Certes, son homologue fédéral pourrait lui tenir rigueur de son coup de poignard. Puisqu’il peut compter sur l’appui du NPD pour faire adopter ses budgets, il pourra sans trop de problèmes imposer sa vision en santé et assortir les 25 milliards $ en cinq ans promis aux provinces de toutes les conditions qu’il voudra. Mais ce sera un mal pour un bien. M. Legault aura beau jeu de crier à l’empiètement. Lui qui s’engage dans le dernier droit avant l’élection provinciale, il ne renâclera probablement pas à la perspective d’une bonne prise de bec avec le grand frère fédéral.